Place réservée à la mosquée.
Il a toujours aimé le salaat (1). C’est un moment de paix, semblable à une oasis au cœur de la tourmente, qui l’éloigne de tout, de ses soucis, du stress, de toutes les difficultés, grandes et petites. Quand il pose son front sur le tapis de prière, il évacue de son esprit toute pensée, il ne réfléchit plus : il est, tout simplement, au plus proche de son Créateur.
Il ne cesse d’ailleurs de répéter à ses enfants et à ses petits-enfants que le salaat est la solution à tous leurs problèmes. Si seulement ils savaient.
Mais qui l’écoute vraiment ? Qui l’a jamais écouté ?
Il connaît parfaitement cette hiérarchie secrète dans la société, entre ceux qui sont écoutés et ceux qui ne le sont pas, ceux qu’on ignore. On écoute les personnes importantes, dont les métiers sont prestigieux, dont les familles sont connues, qui ont de l’argent. On écoute moins ceux, comme lui, qui ont arrêté l’école très tôt, 'sixième fail', et exercent un métier dérisoire : il n’est qu’un pion dans un ministère.
Parfois, il a envie de crier.
Écoutez-moi, s'il vous plaît, écoutez ce que j'ai à vous dire, j'ai peut-être tort mais écoutez-moi.
Mais il y a pire : ces regards qui passent à travers son corps… On ne le voit pas, on préfère ne pas le voir. Il est quasiment invisible.
Hier, par exemple, il a croisé un ami de l’école primaire, qui est devenu un grand monsieur. Il est le CEO d'une compagnie de l'État et accorde régulièrement des entrevues à tous les grands titres de la presse. Il lui a fait un signe de tête, l’ayant reconnu immédiatement, mais 'monsieur' l’a ignoré. Sans doute était-il pressé, il avait mieux à faire. Il sait fort bien qu’on ne reconnaît que ceux qu’on a envie de reconnaître.
Et cette invisibilité est une bien étrange humiliation. Il ne peut en parler à personne. Que leur dire ? Qu’untel, aujourd’hui, l’a vu sans le voir ? Ils croiraient qu’il a perdu la tête. On peut parler de presque tout, mais pas de ces blessures : c’est une plaie cachée que rien ne peut cicatriser, qu’on garde en soi, un vide, comme un champ de ruines après la guerre, qui sera suivi d’une autre guerre.
Et il pourrait dresser le catalogue de toutes ces humiliations : le 'janaab' (2) au madressa (3) qui le maltraitait parce qu’il était fils de pauvre, alors qu’il était aux petits soins avec les enfants de médecins et de légistes ; le cousin qui lui avait un jour dit : "To enn venn-senk sou*'' et qu’il était infréquentable ; ou les commentaires désagréables — to enn kuyon, narien to pakone, enn gana** — dits pour rire, mais qui sont tout sauf des blagues.
Mais il riait de bon cœur, que pouvait-il faire d’autre ?
Il sait qu’il ne peut vivre ainsi, écrasé sous le poids des humiliations. Allah décide de tout et il doit s’en remettre à Sa volonté.
Il doit faire preuve de gratitude. C’est ce qu’il se dit tous les matins : remercier Allah pour toutes les belles choses dans sa vie — une épouse qui l’a toujours soutenu, plus de trente ans de mariage, de beaux enfants et petits-enfants, source quotidienne d’émerveillement, un travail, envers tout et malgré tout, qui lui permet de se nourrir et de nourrir sa famille.
Que peut-on demander de plus ?
Mais c’est plus fort que lui.
Les voix.
Les ironies.
Les insultes.
Le tutoiement.
C'est un gouffre qui le tire vers le bas, qui aspire son corps, sa chair, son énergie, qui le broie inlassablement.
Aujourd’hui, c’est Jummah. Il est de bonne humeur. Après le salaat, il se rendra au snack du coin, comme tous les vendredis, pour manger, en compagnie de sa fille, un délicieux briani. Qu’importe les régimes idiots, il faut bien manger pour vivre et c’est son 'cheat day'. Au bout du compte, il y a plus de 'cheat day' que de jours sans, mais qu'importe.
La mosquée est bondé, il aperçoit au loin une place vide, il arrive à se faufiler entre les fidèles et parvient à s’y glisser. Il s’assied, puis ferme les yeux afin de pouvoir apprécier le khutbah (4) de l’imam (5). Soudain, il entend une voix étouffée — sans doute son voisin qui parle à quelqu’un — mais il réalise qu’elle lui est adressée.
— Etala to pa kone pou ki sann la sa plas la ?***
Il ouvre les yeux, découvre un type imposant. C'est un membre du comité directeur du masjid. Il ne comprend rien, dans un premier temps, à ce qu’il dit.
— Pardon, mo pa pe konpran****, répond-il.
— Foutour, to pa konpran ki sa plas rezerve pou bos ?
— Me ena plas rezerve dan masjid ?
— Ale, ale, degaze, to pe fer mwa perdi letan la. Juma pou koumanse la. Ala ena enn plas laba. Ale do
Il se met péniblement debout. Il sent une faille sous ses pieds qui est sur le point de l’engloutir. Il se dirige lentement vers une autre place libre. Il a des larmes aux yeux mais il ne doit pas pleurer. Pas à cet âge. Pas à soixante ans.
Durant le salaat, il n’arrive pas à se concentrer. Les mots du type résonnent dans sa tête. Foutour. Degaze. Degaze. Et il revoit le visage du type, bouffi par la colère. Pourquoi tant de haine ?
N’est-il donc rien, un moins que rien ? N’aurait-il pas dû l’affronter, le remettre à sa place, cet imbécile, ce con ? Plus jeune, il avait eu la force de se battre, n'avait-il pas, quand il était au collège, donné un coup de poing à un type qui l'avait insulté ? Mais plus maintenant. Cela ne sert à rien, de toute façon. Il doit rester à sa place.
Après le salaat, il téléphone à sa fille pour la prévenir qu’il annule le déjeuner. Il n’a plus faim. Il téléphone aussi au travail pour leur dire qu’il a décidé de prendre un 'half sick' (6). Il se met à errer dans la ville. Il n’a envie de rien. Si seulement il pouvait fuir, voyager, aller dans un autre pays, loin de tous. Mais il n’a jamais mis les pieds dans un avion et il ne voyagera probablement jamais.
Que ça doit être bon de voyager, d'un pays à l'autre, manger des plats savoureux, rencontrer de nouvelles personnes, découvrir d'autres cultures, être libre, libre du fardeau des responsabilités.
Mais comment être libre quand son compte en banque est vide, quand on a juste assez d'argent pour tenir jusqu'à la fin du mois ?
Peut-être aurait-il dû partir quand il était jeune. Au Canada ou en Angleterre, comme tant d'autres. Une autre vie, d'autres rêves. Peut-être qu'on l'aurait appelé 'monsieur', qu'on aurait baissé les yeux respectueusement en le voyant.
Mais on ne peut refaire sa vie.
Il entend l’azaan, bientôt c’est l’heure du Asr (7). Il entre dans un masjid, fait ses ablutions et s’assied. Il retrouve son calme : tout est si paisible ici.
Tout est si simple.
La lumière qui dessine des ombres sur la moquette.
Un vieil homme qui s'est assoupi.
L'absence de bruits.
Il aime ce silence, qui le protège de tout.
Lui revient une parole de sa mère : une valeur essentielle de l’islam est l’humilité ; cultive ton humilité, mon enfant. Sa maman avait raison.
Mais où sont les humbles ? Où sont-ils ? Il pense à ses frères et sœurs en islam : de belles âmes, il est vrai, généreuses et tendres, dans l'esprit prophétique. Mais, que trop souvent, derrière les paroles grandioses, la dévotion religieuse, l’obsession des rituels, l’absence d’humilité ; et ces voitures qui coûtent des millions, ces maisons qui ressemblent à des manoirs, ces mariages où chacun cherche à dépasser les extravagances des autres, la course aux diplômes, à croire que ce bout de papier décide de ce que vous êtes… Pourquoi faire ? Pourquoi faire ? Pourquoi tous ces excès ? Pour pouvoir se sentir supérieur à des gens comme lui, pour pouvoir le regarder de haut, pour avoir le sentiment d’exister ? Pourquoi faire ? Ne savent-ils pas que ce monde est une 'jouissance éphémère' (8) ? Qu'ils se retrouveront dans un tombeau et que tout le monde les oubliera éventuellement ? Où sont donc les humbles, se demande-t-il ?
Il prie, sa tête posée sur le musalla (9) , il renoue avec la puissance de sa foi : le monde s’éloigne, avec tous ses mensonges et ses illusions ; il n’y a qu’Allah. Tout nous ramène à Lui : Il est notre destin, notre achèvement.
Il est libre.
Le Prophète (PSSL) avait déclaré, dans son dernier sermon, que la seule chose qui distingue les croyants est la piété. Il n’est peut-être rien, aux yeux des autres, mais il est convaincu, en toute humilité, qu’il est quelqu’un aux yeux de son Créateur et qu'il est aimé de Lui.
C’est une des leçons du salaat.
Umar Timol
(1) la prière rituelle musulmane
(2) Monsieur, Seigneur, ou Votre Excellence (selon le ton et le contexte). C’est une formule de respect utilisée dans les cultures musulmanes ou sud-asiatiques.
(3 ) école coranique.
(4) prêche ou sermon religieux
(5) la personne qui dirige la prière collective dans une mosquée.
(6) une demi-journée de congé maladie
(7) ‘Asr est la troisième des cinq prières quotidiennes obligatoires en islam.
(8) extrait du Coran : 'Tout ce qui vous a été donné est une jouissance éphémère de la vie ici-bas et sa parure, alors que ce qui est auprès d’Allah est meilleur et plus durable... Ne raisonnez-vous donc pas ?' ( sourate 28 verset 60 )
(9 ) tapis de prière
* Tu vaux vingt-cinq sous
** T’es un idiot, tu ne connais rien, un bon à rien.
*** Tu ne sais pas pour qui est cette place-là ?
**** — Pardon, je ne comprends pas, répond-il.
— Imbécile, tu ne comprends pas que cette place est réservée au patron ?
— Mais… il y a des places réservées dans la mosquée ?
— Allez, allez, dégage, tu me fais perdre mon temps. La prière du vendredi va commencer. Il y a une place là-bas. Va, mon gars.