Thursday, September 10, 2026

 

Le voile et l’inconscient du colon*.

 

Le voile musulman est une brèche dans l’inconscient du colon. Il l’interroge, le met mal à l’aise, déconstruit la cohérence de sa pensée. Il aimerait l’annihiler, mais il n’y arrive pas. Parce que cette brèche ouvre sur des gouffres en soi.  Peut-on se réconcilier avec ce qui réveille en nous le refoulé ? Avec ce qui risque de nous déstabiliser ? D’où sa haine pathologique du voile. Il désire qu’il disparaisse, qu’aucune femme ne le porte, qu’il se dissipe dans le temps. Mais le voile résiste et, plus il résiste, plus il le hait.

Le voile est une brèche dans son inconscient parce qu’il fait vaciller l’imaginaire colonial : la supériorité ‘civilisationnelle’ et raciale, le dogme des hiérarchies, la déshumanisation de l’autre, les logiques de la conquête et de la domination, en d’autres mots, l’esprit nazi. Le voile résiste ainsi à cet imaginaire ; il indique que cet anéantissement voulu de l’autre n’est pas possible, puisqu’il affirme la matérialité de sa présence, puisqu’il la revendique.

Ainsi, le colon veut s’approprier le corps de la femme musulmane, ce voile l’en empêche. Il échappe à son contrôle, il est mystérieux, inconnu. Le dévoiler, c’est le rendre administrable, c’est pouvoir l’inserer dans l’espace de la domination, en faire l’objet de la soumission. Et il ne cesse de proclamer sa volonté de libérer la femme musulmane. La libérer du voile, c’est lui permettre de jouir des apports de la ‘civilisation’, en faire une des nôtres. Et la libérer, c’est paradoxalement libérer le colon de son obsession pour ce corps fermé à son désir, cet affront renouvelé à son ‘moi’.

Le colon a un fantasme de pouvoir absolu : l’autre est soit anéanti, soit soumis à sa volonté, soit instrumentalisé et rendu docile. Mais le voile manifeste l’autre dans son altérité, ses convictions, sa foi, ancrées dans un paradigme radicalement différent du sien. Il signifie la présence inquiétante du musulman : non pas celui, docile, qui parle comme lui, qui réfléchit comme lui, qui agit comme un miroir de ce qu’il est, mais le musulman fidèle à sa foi, avec des pratiques dont le sens lui échappe, qui lui semblent barbares, antimodernes ; une identité décolonisée que rien ne parvient à défaire.

Et l’ampleur mondiale de cette religion, le nombre d’adhérents qui ne cesse d’augmenter, la ferveur des croyants, son caractère politique, son postulat d’un paradigme alternatif, qu’il ne peut récupérer, aggravent son malaise. Mais, plus encore, elle le renvoie au refoulé de son histoire : sa ‘civilisation’ doit beaucoup à l’islam, un héritage qu’il a effacé, relégué dans les fanges de l’oubli.

Il est ce qu’il est parce qu’il n’est pas musulman, il se définit contre l’islam, le projet de sa modernité est fondamentalement conçu comme l’antithèse de l’islam. Il ne peut exister sans l’islam : celui-ci est la nécessaire négation de ce qu’il est. Mais l’islam est plus que jamais présent : une civilisation défaite, qui peine à se reconstruire, mais qui recèle des potentialités politiques. Et son éventuelle réémergence le fascine, l’inquiète, le terrorise.

Il s’agit, à ses yeux, d’une ‘guerre’ existentielle, quasi eschatologique : soit la volonté coloniale régnera, soit le voile et ce qu’il représente, l’islam, réussiront leur décolonisation.

D’où sa violence génocidaire : quand il tue le musulman en Palestine, en Inde, en Birmanie et ailleurs, il tue tous les foyers de la révolte face aux dogmes de sa modernité. Plus il tue et plus il se sent exister, plus l’autre  est anéanti, plus il parvient à la transcendance du surhumain en lui.

Donc, le voile est pour lui une urgence absolue : le rappel de la fragilité de l’imaginaire colonial, du refoulé en lui et d’un paradigme alternatif puissant, qui a fait ses preuves, qui risque de renaître de ses cendres.

Ce qu’il veut annihiler en l’autre est paradoxalement ce qu’il veut annihiler en lui.

Il y a un autre cheminement, celui de la mémoire réconciliée avec ceux qui l’ont nourrie, et de la reconnaissance de la pluralité des identités. Ce qu’il perçoit comme une menace à dompter est en réalité le terreau d’un véritable humanisme. Ainsi, en s’affranchissant du voile qui le sépare de l’autre, il réparera la brèche et deviendra enfin humain. Mais il est trop tard.

Umar Timol

* J’entends par « colon » tous ceux qui adhèrent à des idéologies suprémacistes.


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