Le voile et l’inconscient du
colon*.
Le voile musulman est une brèche dans l’inconscient du colon. Il
l’interroge, le met mal à l’aise, déconstruit la cohérence de sa pensée. Il
aimerait l’annihiler, mais il n’y arrive pas. Parce que cette brèche ouvre sur
des gouffres en soi.
Peut-on
se réconcilier avec ce qui réveille en nous le refoulé ? Avec ce qui risque de nous déstabiliser
? D’où sa haine pathologique du voile. Il désire qu’il disparaisse, qu’aucune
femme ne le porte, qu’il se dissipe dans le temps. Mais le voile résiste et,
plus il résiste, plus il le hait.
Le voile est une brèche dans son inconscient parce qu’il fait vaciller
l’imaginaire colonial : la supériorité ‘civilisationnelle’ et raciale, le dogme
des hiérarchies, la déshumanisation de l’autre, les logiques de la conquête et
de la domination, en d’autres mots, l’esprit nazi. Le voile résiste ainsi à cet
imaginaire ; il indique que cet anéantissement voulu de l’autre n’est pas
possible, puisqu’il affirme la matérialité de sa présence, puisqu’il la
revendique.
Ainsi, le colon veut
s’approprier le corps de la femme musulmane, ce voile l’en empêche. Il échappe
à son contrôle, il est mystérieux, inconnu. Le dévoiler, c’est le rendre
administrable, c’est pouvoir l’inserer dans l’espace de la domination, en faire
l’objet de la soumission. Et il ne cesse de proclamer sa volonté de libérer la
femme musulmane. La libérer du voile, c’est lui permettre de jouir des apports
de la ‘civilisation’, en faire une des nôtres. Et la libérer, c’est
paradoxalement libérer le colon de son obsession pour ce corps fermé à son
désir, cet affront renouvelé à son ‘moi’.
Le colon a un fantasme de pouvoir absolu : l’autre est soit anéanti,
soit soumis à sa volonté, soit instrumentalisé et rendu docile. Mais le voile manifeste
l’autre dans son altérité, ses convictions, sa foi, ancrées dans un paradigme
radicalement différent du sien. Il signifie la présence inquiétante du musulman
: non pas celui, docile, qui parle comme lui, qui réfléchit comme lui, qui agit
comme un miroir de ce qu’il est, mais le musulman fidèle à sa foi, avec des
pratiques dont le sens lui échappe, qui lui semblent barbares, antimodernes ;
une identité décolonisée que rien ne parvient à défaire.
Et l’ampleur mondiale de cette religion, le nombre d’adhérents qui ne
cesse d’augmenter, la ferveur des croyants, son caractère politique, son
postulat d’un paradigme alternatif, qu’il ne peut récupérer, aggravent son
malaise. Mais, plus encore, elle le renvoie au refoulé de son histoire : sa ‘civilisation’
doit beaucoup à l’islam, un héritage qu’il a effacé, relégué dans les fanges de
l’oubli.
Il est ce qu’il est parce qu’il n’est pas musulman, il se définit contre
l’islam, le projet de sa modernité est fondamentalement conçu comme l’antithèse
de l’islam. Il ne peut exister sans l’islam : celui-ci est la nécessaire
négation de ce qu’il est. Mais l’islam est plus que jamais présent : une
civilisation défaite, qui peine à se reconstruire, mais qui recèle des
potentialités politiques. Et son éventuelle réémergence le fascine, l’inquiète,
le terrorise.
Il s’agit, à ses yeux, d’une ‘guerre’ existentielle, quasi
eschatologique : soit la volonté coloniale régnera, soit le voile et ce qu’il
représente, l’islam, réussiront leur décolonisation.
D’où sa violence génocidaire : quand il tue le musulman en Palestine, en
Inde, en Birmanie et ailleurs, il tue tous les foyers de la révolte face aux
dogmes de sa modernité. Plus il tue et plus il se sent exister, plus
l’autre est anéanti, plus il parvient à
la transcendance du surhumain en lui.
Donc, le voile est pour lui une urgence absolue : le rappel de la
fragilité de l’imaginaire colonial, du refoulé en lui et d’un paradigme
alternatif puissant, qui a fait ses preuves, qui risque de renaître de ses
cendres.
Ce qu’il veut annihiler en l’autre est paradoxalement ce qu’il veut
annihiler en lui.
Il y a un autre cheminement, celui de la mémoire réconciliée avec ceux
qui l’ont nourrie, et de la reconnaissance de la pluralité des identités. Ce
qu’il perçoit comme une menace à dompter est en réalité le terreau d’un
véritable humanisme. Ainsi, en s’affranchissant du voile qui le sépare de
l’autre, il réparera la brèche et deviendra enfin humain. Mais il est trop
tard.
Umar Timol
* J’entends par « colon » tous ceux qui adhèrent à des idéologies
suprémacistes.

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