Wednesday, September 16, 2026

 

 La voie tracée et la voie de la révolte

 

Son destin est tracé. Diplômé en sciences sociales, titulaire d’une licence et d’un master d’une université de renom en Angleterre, il intègre une grande entreprise ou se reconvertit dans la finance. Il gravit les échelons et, à trente ans, il est millionnaire ou presque. Il intègre les réseaux fraternels, qui propulsent sa carrière vers des sommets. Il épouse une fille de la moyenne bourgeoisie qui exerce un métier prestigieux ; ce qui lui manque en capital, il le compense par sa ‘réussite’. Il a trois enfants, qui parlent exclusivement l’anglais et le français, et le créole de temps en temps pour s’adresser aux gens du peuple. Scolarisés dans une école privée, ils sont formés pour suivre les traces de leurs parents. Avec un peu de chance et quelques acrobaties immorales, il devient possesseur de Capital et intègre les rangs de la grande bourgeoisie ; mais, dans le pire des cas, il est le serviteur du Capital, avec énormément d’argent et de privilèges.

À quarante ans, il est un professionnel reconnu, à la tête d’une multinationale. Il travaille, par ailleurs, pour des organisations internationales impérialistes ; il conseille les ministres et les dirigeants de son pays et les oriente vers des politiques qui favorisent les intérêts de l’Empire. Il cultive dans les médias l’image du bonheur et de la réussite. Il ne manque jamais de rappeler qu’il est diplômé de la fameuse université (« first-class honours », s’il vous plaît). Il donne de belles entrevues dans la presse, dans lesquelles il parle de son remarquable cheminement, des vertus du travail, de la discipline et de la méritocratie. Il souligne la nécessité de faire des efforts — le dur labeur est toujours récompensé ! — et se montre critique, mais poliment, à l’égard de ces politiciens qui n’ont pas le courage de prendre les bonnes décisions, d’alléger, par exemple, cet État-providence qui encourage la fainéantise.

Il est très actif dans le milieu associatif. Président de plusieurs ONG, il travaille, je cite, ‘à créer un monde meilleur, qui permette à tout le monde, jeunes et vieux, de s’épanouir et de réussir’. Il choisit évidemment les bonnes causes, qui ne suscitent pas de remous. Est-ce qu’il se sent vide, parfois ? C’est possible. A-t-il le sentiment qu’il aurait pu choisir un autre destin ? Non. Pourquoi faire ? Pour finir comme ces gauchistes qui jalousent ceux qui travaillent dur ? Il a réussi et rien n’est plus important. Il fait la fierté de sa famille, de ses proches et de sa communauté.

Que peut-on désirer de plus ?

Puis il y a la voie de la révolte. Il comprend très jeune ce qu’est le monde et ce qu’est le système qui le régit. Un système hégémonique, capitaliste et impérialiste, fondé sur la subjugation des peuples, foncièrement nihiliste, qui ne peut se perpétuer qu’en générant toujours plus de destruction et de violence. Le génocide qui a lieu sous nos yeux en est l’illustration. Et notre devoir est de résister, de contrer ce système et de lutter pour que nous puissions fonder une alternative. Face à ces engagements, les choix sont limités : la révolte ne nourrit pas son homme. Il peut faire de la recherche doctorale, mais il n’a pas d’illusions sur le fonctionnement des universités, qui sont régies par les structures étatiques et oligarchiques : leur indépendance est fictive. Ou cumuler de petits boulots. Mais le travail, cependant, ne le définit pas. Ni les titres. Son utopie est celle d’un monde libéré du capitalisme et de toutes les oppressions, enfin juste et fraternel. Il est membre d’un mouvement politique d’extrême gauche révolutionnaire, et son engagement est méthodique et patient : pas de selfie sur les réseaux sociaux, le ‘moi’ est absent dans le décor de la révolte. Il travaille au niveau des communautés, sur le terrain, pour construire les assisses qui permettront de renverser les structures du pouvoir. C’est une vie d’ascète, consacrée à une cause, à un idéal, loin des impératifs du matérialisme. Il n’a ni belle voiture ni belle maison ; il porte les vêtements les plus simples ; il fréquente les pauvres et ceux qui ont le même idéal que lui. Il est lucide quant à tous les rouages de l’asservissement, quant à la manière dont l’intelligence est récupéré pour servir les puissants. Au fond, il est un mystique, sur le sentier de sa vérité, non pas contre le monde, mais pour un autre monde.

À cinquante ans, il sent la déception dans le regard des uns et des autres. Un jeune si brillant qui n’a pas réalisé son potentiel, avec des idées si étranges. Il aurait pu être ambassadeur, professeur d’université ou ministre. Certains le trouvent courageux ; d’autres — la majorité — considèrent qu’il est farfelu. Que ressent-il quand il se regarde dans le miroir ? Il a perdu pas mal d’illusions au fil des années. Il connaît les failles et les contradictions des êtres ; l’idéal ne résiste pas au poids des faiblesses humaines. Mais il a le sentiment d’avoir mené une vie authentique, qui en valait la peine.

Ceux qui lui sont semblables ne vivent d’ailleurs pas longtemps : on les marginalise, les emprisonne ou les tue.

Mais le devenir des hommes appartient à ceux qui ont choisi cette voie. Il sait que ceux qui sont vivants sont morts et que ceux qui sont morts sont vivants.

 

Umar Timol


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