Éléments d’analyse pour comprendre
les émeutes à Maurice
Les
émeutes récentes à Maurice sont un événement multiforme qui se prête à de
nombreuses interprétations. Des experts se sont penchés sur la question et nous
ont formulé des pistes de réflexion. Nous nous proposons d’ajouter quatre
pistes à ce répertoire afin d’approfondir la réflexion et d’ouvrir des champs
d’action.
(1) La
décolonisation inachevée de Maurice
Il est
tentant de penser l’événement présent hors des structures de l’histoire :
l’immédiateté et la temporalité de son jaillissement occultent les
infrastructures qui le rendent possible. Mais le présent est le produit de
l’histoire et, s’il est vrai qu’on doit se réconcilier avec sa mémoire, cette
mémoire doit aussi servir à appréhender et à transfigurer le présent. On vante
notre indépendance, d’ailleurs célébrée tous les ans, mais Maurice est-il un
pays effectivement indépendant ? En d’autres termes, est-il véritablement
décolonisé ? Il est indéniable que nous avons accédé à l’autonomie et à la
souveraineté politiques, mais les structures coloniales sous-jacentes
demeurent.
D’une
part, Maurice est inséré dans des structures d’hégémonie globale régies par les
États-Unis et les pays qui leur sont inféodés. On croit naïvement au
tout-pouvoir de nos dirigeants, mais ils ne sont choisis et élus que s’ils
adhèrent aux prérogatives hégémoniques. Les exemples ne manquent pas de
dirigeants qui, en Afrique et ailleurs, ont été exilés ou assassinés pour avoir
résisté. Les politiciens des partis dominants ne peuvent structurellement
défier un système qui rend leur réussite possible. Le sentiment du « blanc
bonnet, bonnet blanc » et l’idée qu’« ils se ressemblent tous finalement »,
tout à fait légitimes, s’expliquent par les structures d’un ordre hégémonique.
Cette
hégémonie déploie plusieurs tentacules : économiques, politiques, culturels et
militaires. Ainsi, le volet économique obéit aux paramètres définis par la
Banque mondiale et le FMI, auxquels notre pays se conforme. La violence
économique — priver, par exemple, les personnes âgées de leurs pensions, couper
les allocations aux personnes marginalisées —, autrement dit une guerre
silencieuse menée contre la classe moyenne et le prolétariat, émane des
directives de ces organisations. Nous sommes au cœur des logiques destructrices
de l’économie néolibérale. Nous y reviendrons plus loin.
D’autre
part, les structures économiques héritées du colonialisme sont, dans une large
mesure, demeurées figées. Ainsi, plus de 60 ans après l’accession de Maurice à
l’indépendance, quelques familles possèdent de larges pans des terres
mauriciennes — la question de la réforme agraire n’est plus d’actualité — et
contrôlent les grandes entreprises qui brassent des milliards de roupies de
profits. Et l’on sait pertinemment que ces oligarques financent nos
politiciens. On ne peut nier les progrès réalisés au cours des soixante
dernières années. Maurice est cité, à raison, comme un modèle de développement.
Mais les disparités économiques, notamment en matière d’accès à la terre,
subsistent.
La
société mauricienne est ainsi cadenassée par des impératifs hégémoniques,
internes et externes. Nous sommes certes indépendants, mais cette indépendance
est contenue et domptée. Elle nous est accordée tant que nous nous résignons à
une pseudo-souveraineté, car la véritable souveraineté signifierait notre
émancipation. Il est donc essentiel de replacer ces émeutes dans le cadre de
ces dynamiques. Les Mauriciens qui n’ont d’autre moyen d’exprimer leur colère
que par la révolte sont écrasés sous le double poids d’un système économique
global qui exerce une violence absolue sur les pauvres et d’un système
économique local qui perpétue et accélère les inégalités, le tout avec le
soutien actif d’une classe politique asservie à leurs agendas.
Et
aujourd’hui, avec la braderie de la nationalité mauricienne à des étrangers et
la création d’enclaves pour les riches, on réalise que non seulement la
décolonisation est inachevée, mais que nous sommes engagés dans un processus de
recolonisation consentie.
(2) Le
néolibéralisme
L’idéologie
économique dominante de nos jours est le néolibéralisme. Qu’est-ce que le
néolibéralisme ? C’est un terme complexe qui ne se prête pas à une définition
simple. Parmi les nombreuses définitions proposées, retenons celle de
Géoconfluences : « Le néolibéralisme est un ensemble de doctrines politiques
envisageant la société comme un marché où des individus entrepreneurs doivent
valoriser leur capital alors que l’État se trouve réduit à ses seules fonctions
régaliennes aptes à garantir la fluidité de la circulation des marchandises et
l’exécution des contrats » (Bihr, 2011). « Le néolibéralisme promeut
l’extension à toutes les sphères d’activité du régime de la compétition fondé
sur le dogme de l’efficacité du marché et de la responsabilité individuelle. »
Nous
relevons trois éléments clés : le désengagement de l’État, la culture de la
compétition et l’efficacité du marché. Par ailleurs, le néolibéralisme se fonde
sur une conception de l’humain, conçu comme un être de compétition dont le
succès ou l’échec témoignent de ce qu’il est. En d’autres termes, si vous êtes
riche, millionnaire ou milliardaire, c’est que vous le méritez ; si vous êtes
pauvre, c’est que vous n’avez fait ni les bons choix ni suffisamment d’efforts.
Dans la
conclusion de son discours du budget 2025, le Premier ministre Ramgoolam cite
l’économiste français Frédéric Bastiat : « Qu’il me soit permis, pour conclure,
de rappeler l’avertissement intemporel d’un grand économiste français —
Frédéric Bastiat — qui démasquait voici près de deux siècles, en 1848, la plus
tenace des illusions. Je cite : “L’État, c’est la grande fiction à travers
laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.” »
Cette
citation est une clé pour comprendre la politique économique du gouvernement :
le désengagement de l’État de ses responsabilités à l’égard des plus faibles
dans la société. Après tout, pourquoi ces pauvres, qui ne font pas assez
d’efforts et ne profitent pas des opportunités que leur propose la société «
méritocratique », devraient-ils vivre « aux dépens » de l’État ?
Aujourd’hui,
l’État détruit la pension de retraite. Qu’est-ce qui l’empêchera demain de
privatiser la CWA ou la CEB, ou de rendre la santé et l’éducation payantes ? On
a baissé, en l’espace de quelques décennies, l’impôt sur les sociétés, qui est
passé de plus de 50 % à 15 % ; en d’autres termes, les très riches paient moins
de taxes alors qu’on ne cesse de punir les classes défavorisées. Ainsi, le coût
de l’essence a augmenté de façon astronomique en l’espace de quelques mois. Une
politique désastreuse, qui nous mène tout droit à la frustration généralisée et
aux émeutes.
(3)
Palestinisation du monde
Le réel
est une offrande qui ne se résout pas à une lecture simple. Sa complexité est
un défi renouvelé. On peut être tenté par les desseins de la caricature, qui
schématise cette complexité, ou par une surlecture qui l’occulte. Mais notre
devoir demeure : déconstruire le réel pour le transformer.
Nous
disposons de plusieurs clés dans ce travail d’exégèse et nous nous proposons
d’en utiliser une : la palestinisation du monde.
Qu’est-ce
que les émeutes à Maurice, les soulèvements dans le monde et le génocide des
Palestiniens ont en commun ? Quelle est la ligature qui réunit ces événements ?
Pour certains, nouer ce lien serait une provocation, ou pire, une faute de
goût.
Mais
notre hypothèse, c’est qu’ils ne peuvent s’expliquer indépendamment du génocide
: ils en sont le prolongement, sur un mode mineur. Ainsi, dans le microcosme,
on retrouve les composantes essentielles du macrocosme.
Qu’entendons-nous
par la palestinisation du monde ?
Nous
sommes les témoins, depuis plus de trois ans, d’un génocide : les Palestiniens
sont délibérément massacrés et exterminés par milliers. Ce génocide atteint un
degré extrême de violence, un paroxysme semblable à celui d’autres violences
génocidaires au cours de l’histoire, mais sa singularité tragique tient au fait
qu’il est documenté quasiment en direct. Les images de l’horreur déferlent sans
cesse sur nos écrans. Ce génocide n’est pas le fruit du hasard ni une réaction
aux attentats du 7 octobre, comme on semble le croire, mais une émanation d’une
idéologie raciste et suprémaciste : le sionisme. Il est inscrit dans une
pratique délibérée de conquête des terres, de domination et d’extermination de
l’autre.
L’idéologie
sioniste, comme toute idéologie suprémaciste, recèle plusieurs strates
(suprémacisme, supériorité biologique, société de surveillance, capitalisme
exploitatif), et on voit la mécanique de cette idéologie à l’œuvre à Gaza.
Ainsi, Israël exerce une séduction sur toutes les mouvances d’extrême droite à
travers le monde. Son caractère exacerbé et sa violence génocidaire assumée en
font un modèle, une utopie pour les extrémistes, une dystopie pour ses
victimes. L’Amérique trumpienne en est un bel exemple : violence du capital,
destruction des filets de sécurité pour les pauvres, pratiques fascistes contre
les immigrés, désintégration de la démocratie. Et de nombreux pays,
aujourd’hui, malgré une féroce résistance, s’alignent sur ce modèle. Notre hypothèse
est qu’Israël représente la forme la plus achevée d’un modèle de domination que
les fascistes et l’extrême droite visent à reproduire dans leurs pays
respectifs. Et tous ceux qui en sont les victimes sont palestiniens. Les
dissidents emprisonnés en Inde, ceux torturés et tués dans les pays arabes, les
étudiants français brutalisés par la police ou les personnes visées par les
opérations de l’ICE aux États-Unis. Ils ne le sont évidemment pas par leur
nationalité, mais ils le sont dans les faits. Nous entendons donc par la
palestinisation du monde le déploiement, dans le monde, d’un modèle de
domination. S’il n’est pas parfaitement homogène, il réunit des
caractéristiques fondamentales (suprémacisme, supériorité biologique, société
de surveillance, capitalisme exploitatif) : une hydre à plusieurs têtes. La
violence économique en est une des facettes : une économie qui, comme on l’a
expliqué plus haut, privilégie les riches au détriment des pauvres.
Ajoutons
que cette adhésion n’est pas seulement idéologique ; elle est aussi pratique. *(À lire : mon texte paru dans Jeune Afrique.)
Si l’on
devait construire une échelle des différents degrés d’adhésion au modèle
israélien, Maurice se situerait très bas sur cette échelle, étant donné nos
traditions démocratiques et une politique qui fédère tant bien que mal les
différentes communautés. Mais, par certains aspects, notamment dans la
politique économique, l’instauration de lois antidémocratiques (la POTA), la
surveillance généralisée sous l’ancien régime, la recolonisation de nos terres
et l’adoption par Maurice de politiques impérialistes, nous cheminons dans
cette direction.
La
Palestine est ultimement une métaphore du monde, un lieu et un modèle de
résistance à l’oppression et au racisme sanguinaire. Elle symbolise un monde de
possibles : soit la Palestine sera anéantie et nous deviendrons tous
palestiniens, soit elle sera libérée et nous serons tous libres.
(4)
Champs d’action
D’abord,
il est essentiel de s’éveiller aux dynamiques infrastructurelles qui organisent
le monde. L’analyse doit prendre en compte toutes les strates dont nous avons
parlé — pas seulement celles-là, précisons-le — afin que nous puissions agir.
Nous sommes à un moment charnière de l’histoire : d’une part, les forces
titanesques de la libération ; d’autre part, les convergences de forces
contraires, celles du fascisme et de l’extrême droite. Il faut donc penser et
fonder un autre monde. Quels pourraient en être les grands axes ?
(a)
Sortir des impasses d’une gauche en déroute, soit asservie par la droite et par
une politique des compromis, soit incapable de s’organiser et de prendre les
rênes du pouvoir (b) sortir du capitalisme, global et local, pour créer des
sociétés de prospérité où les inégalités sont réduites au minimum, où la
richesse et les terres sont partagées également, où tout le monde a droit à une
maison, à l’éducation gratuite et à la santé gratuite, et où chaque individu
dispose des moyens de mener une vie digne (c) sortir de l’État pour créer
d’autres structures véritablement démocratiques, qui ont pour objectif le
bien-être et l’épanouissement de tous les individus, où le pouvoir est organisé
autrement et où les prises de décision sont collectives (d) sortir du
nationalisme, du grotesque des identités imaginaires et racistes, pour créer un
monde sans frontières, qui s’enrichit de nos identités plurielles (e) sortir
de la déraison du suprémacisme, quel qu’il soit — ethnique, religieux, « racial
» —, et des hiérarchies absurdes, pour reconnaître dans l’autre, au-delà de
toutes les différences, l’humain (f) sortir du colonialisme et de
l’impérialisme, des prérogatives de l’hégémonie selon lesquelles, pour que les
uns puissent être, les autres doivent être subjugués ou anéantis (g) sortir
du matérialisme et de la divinisation de la terre et de soi, pour construire
une authentique spiritualité, qui nous apprend le dépaysement de soi et qui
nous inscrit dans un rapport différent à l’autre, à la nature et au monde,
fondé sur la paix et l’harmonie.
Umar
Timol
* https://www.jeuneafrique.com/1443707/politique/la-palestinisation-du-monde-a-lere-de-la-surveillance-generalisee/

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