Saturday, November 7, 2026

 

Éléments d’analyse pour comprendre les émeutes à Maurice

 

Les émeutes récentes à Maurice sont un événement multiforme qui se prête à de nombreuses interprétations. Des experts se sont penchés sur la question et nous ont formulé des pistes de réflexion. Nous nous proposons d’ajouter quatre pistes à ce répertoire afin d’approfondir la réflexion et d’ouvrir des champs d’action.

 

(1) La décolonisation inachevée de Maurice

 

Il est tentant de penser l’événement présent hors des structures de l’histoire : l’immédiateté et la temporalité de son jaillissement occultent les infrastructures qui le rendent possible. Mais le présent est le produit de l’histoire et, s’il est vrai qu’on doit se réconcilier avec sa mémoire, cette mémoire doit aussi servir à appréhender et à transfigurer le présent. On vante notre indépendance, d’ailleurs célébrée tous les ans, mais Maurice est-il un pays effectivement indépendant ? En d’autres termes, est-il véritablement décolonisé ? Il est indéniable que nous avons accédé à l’autonomie et à la souveraineté politiques, mais les structures coloniales sous-jacentes demeurent.

 

D’une part, Maurice est inséré dans des structures d’hégémonie globale régies par les États-Unis et les pays qui leur sont inféodés. On croit naïvement au tout-pouvoir de nos dirigeants, mais ils ne sont choisis et élus que s’ils adhèrent aux prérogatives hégémoniques. Les exemples ne manquent pas de dirigeants qui, en Afrique et ailleurs, ont été exilés ou assassinés pour avoir résisté. Les politiciens des partis dominants ne peuvent structurellement défier un système qui rend leur réussite possible. Le sentiment du « blanc bonnet, bonnet blanc » et l’idée qu’« ils se ressemblent tous finalement », tout à fait légitimes, s’expliquent par les structures d’un ordre hégémonique.

 

Cette hégémonie déploie plusieurs tentacules : économiques, politiques, culturels et militaires. Ainsi, le volet économique obéit aux paramètres définis par la Banque mondiale et le FMI, auxquels notre pays se conforme. La violence économique — priver, par exemple, les personnes âgées de leurs pensions, couper les allocations aux personnes marginalisées —, autrement dit une guerre silencieuse menée contre la classe moyenne et le prolétariat, émane des directives de ces organisations. Nous sommes au cœur des logiques destructrices de l’économie néolibérale. Nous y reviendrons plus loin.

 

D’autre part, les structures économiques héritées du colonialisme sont, dans une large mesure, demeurées figées. Ainsi, plus de 60 ans après l’accession de Maurice à l’indépendance, quelques familles possèdent de larges pans des terres mauriciennes — la question de la réforme agraire n’est plus d’actualité — et contrôlent les grandes entreprises qui brassent des milliards de roupies de profits. Et l’on sait pertinemment que ces oligarques financent nos politiciens. On ne peut nier les progrès réalisés au cours des soixante dernières années. Maurice est cité, à raison, comme un modèle de développement. Mais les disparités économiques, notamment en matière d’accès à la terre, subsistent.

 

La société mauricienne est ainsi cadenassée par des impératifs hégémoniques, internes et externes. Nous sommes certes indépendants, mais cette indépendance est contenue et domptée. Elle nous est accordée tant que nous nous résignons à une pseudo-souveraineté, car la véritable souveraineté signifierait notre émancipation. Il est donc essentiel de replacer ces émeutes dans le cadre de ces dynamiques. Les Mauriciens qui n’ont d’autre moyen d’exprimer leur colère que par la révolte sont écrasés sous le double poids d’un système économique global qui exerce une violence absolue sur les pauvres et d’un système économique local qui perpétue et accélère les inégalités, le tout avec le soutien actif d’une classe politique asservie à leurs agendas.

 

Et aujourd’hui, avec la braderie de la nationalité mauricienne à des étrangers et la création d’enclaves pour les riches, on réalise que non seulement la décolonisation est inachevée, mais que nous sommes engagés dans un processus de recolonisation consentie.

 

(2) Le néolibéralisme

 

L’idéologie économique dominante de nos jours est le néolibéralisme. Qu’est-ce que le néolibéralisme ? C’est un terme complexe qui ne se prête pas à une définition simple. Parmi les nombreuses définitions proposées, retenons celle de Géoconfluences : « Le néolibéralisme est un ensemble de doctrines politiques envisageant la société comme un marché où des individus entrepreneurs doivent valoriser leur capital alors que l’État se trouve réduit à ses seules fonctions régaliennes aptes à garantir la fluidité de la circulation des marchandises et l’exécution des contrats » (Bihr, 2011). « Le néolibéralisme promeut l’extension à toutes les sphères d’activité du régime de la compétition fondé sur le dogme de l’efficacité du marché et de la responsabilité individuelle. »

 

Nous relevons trois éléments clés : le désengagement de l’État, la culture de la compétition et l’efficacité du marché. Par ailleurs, le néolibéralisme se fonde sur une conception de l’humain, conçu comme un être de compétition dont le succès ou l’échec témoignent de ce qu’il est. En d’autres termes, si vous êtes riche, millionnaire ou milliardaire, c’est que vous le méritez ; si vous êtes pauvre, c’est que vous n’avez fait ni les bons choix ni suffisamment d’efforts.

 

Dans la conclusion de son discours du budget 2025, le Premier ministre Ramgoolam cite l’économiste français Frédéric Bastiat : « Qu’il me soit permis, pour conclure, de rappeler l’avertissement intemporel d’un grand économiste français — Frédéric Bastiat — qui démasquait voici près de deux siècles, en 1848, la plus tenace des illusions. Je cite : “L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.” »

 

Cette citation est une clé pour comprendre la politique économique du gouvernement : le désengagement de l’État de ses responsabilités à l’égard des plus faibles dans la société. Après tout, pourquoi ces pauvres, qui ne font pas assez d’efforts et ne profitent pas des opportunités que leur propose la société « méritocratique », devraient-ils vivre « aux dépens » de l’État ?

 

Aujourd’hui, l’État détruit la pension de retraite. Qu’est-ce qui l’empêchera demain de privatiser la CWA ou la CEB, ou de rendre la santé et l’éducation payantes ? On a baissé, en l’espace de quelques décennies, l’impôt sur les sociétés, qui est passé de plus de 50 % à 15 % ; en d’autres termes, les très riches paient moins de taxes alors qu’on ne cesse de punir les classes défavorisées. Ainsi, le coût de l’essence a augmenté de façon astronomique en l’espace de quelques mois. Une politique désastreuse, qui nous mène tout droit à la frustration généralisée et aux émeutes.

 

(3) Palestinisation du monde

 

Le réel est une offrande qui ne se résout pas à une lecture simple. Sa complexité est un défi renouvelé. On peut être tenté par les desseins de la caricature, qui schématise cette complexité, ou par une surlecture qui l’occulte. Mais notre devoir demeure : déconstruire le réel pour le transformer.

 

Nous disposons de plusieurs clés dans ce travail d’exégèse et nous nous proposons d’en utiliser une : la palestinisation du monde.

 

Qu’est-ce que les émeutes à Maurice, les soulèvements dans le monde et le génocide des Palestiniens ont en commun ? Quelle est la ligature qui réunit ces événements ? Pour certains, nouer ce lien serait une provocation, ou pire, une faute de goût.

 

Mais notre hypothèse, c’est qu’ils ne peuvent s’expliquer indépendamment du génocide : ils en sont le prolongement, sur un mode mineur. Ainsi, dans le microcosme, on retrouve les composantes essentielles du macrocosme.

 

Qu’entendons-nous par la palestinisation du monde ?

 

Nous sommes les témoins, depuis plus de trois ans, d’un génocide : les Palestiniens sont délibérément massacrés et exterminés par milliers. Ce génocide atteint un degré extrême de violence, un paroxysme semblable à celui d’autres violences génocidaires au cours de l’histoire, mais sa singularité tragique tient au fait qu’il est documenté quasiment en direct. Les images de l’horreur déferlent sans cesse sur nos écrans. Ce génocide n’est pas le fruit du hasard ni une réaction aux attentats du 7 octobre, comme on semble le croire, mais une émanation d’une idéologie raciste et suprémaciste : le sionisme. Il est inscrit dans une pratique délibérée de conquête des terres, de domination et d’extermination de l’autre.

 

L’idéologie sioniste, comme toute idéologie suprémaciste, recèle plusieurs strates (suprémacisme, supériorité biologique, société de surveillance, capitalisme exploitatif), et on voit la mécanique de cette idéologie à l’œuvre à Gaza. Ainsi, Israël exerce une séduction sur toutes les mouvances d’extrême droite à travers le monde. Son caractère exacerbé et sa violence génocidaire assumée en font un modèle, une utopie pour les extrémistes, une dystopie pour ses victimes. L’Amérique trumpienne en est un bel exemple : violence du capital, destruction des filets de sécurité pour les pauvres, pratiques fascistes contre les immigrés, désintégration de la démocratie. Et de nombreux pays, aujourd’hui, malgré une féroce résistance, s’alignent sur ce modèle. Notre hypothèse est qu’Israël représente la forme la plus achevée d’un modèle de domination que les fascistes et l’extrême droite visent à reproduire dans leurs pays respectifs. Et tous ceux qui en sont les victimes sont palestiniens. Les dissidents emprisonnés en Inde, ceux torturés et tués dans les pays arabes, les étudiants français brutalisés par la police ou les personnes visées par les opérations de l’ICE aux États-Unis. Ils ne le sont évidemment pas par leur nationalité, mais ils le sont dans les faits. Nous entendons donc par la palestinisation du monde le déploiement, dans le monde, d’un modèle de domination. S’il n’est pas parfaitement homogène, il réunit des caractéristiques fondamentales (suprémacisme, supériorité biologique, société de surveillance, capitalisme exploitatif) : une hydre à plusieurs têtes. La violence économique en est une des facettes : une économie qui, comme on l’a expliqué plus haut, privilégie les riches au détriment des pauvres.

 

Ajoutons que cette adhésion n’est pas seulement idéologique ; elle est aussi pratique. *(À lire : mon texte paru dans Jeune Afrique.)

 

Si l’on devait construire une échelle des différents degrés d’adhésion au modèle israélien, Maurice se situerait très bas sur cette échelle, étant donné nos traditions démocratiques et une politique qui fédère tant bien que mal les différentes communautés. Mais, par certains aspects, notamment dans la politique économique, l’instauration de lois antidémocratiques (la POTA), la surveillance généralisée sous l’ancien régime, la recolonisation de nos terres et l’adoption par Maurice de politiques impérialistes, nous cheminons dans cette direction.

 

La Palestine est ultimement une métaphore du monde, un lieu et un modèle de résistance à l’oppression et au racisme sanguinaire. Elle symbolise un monde de possibles : soit la Palestine sera anéantie et nous deviendrons tous palestiniens, soit elle sera libérée et nous serons tous libres.

 

(4) Champs d’action

 

D’abord, il est essentiel de s’éveiller aux dynamiques infrastructurelles qui organisent le monde. L’analyse doit prendre en compte toutes les strates dont nous avons parlé — pas seulement celles-là, précisons-le — afin que nous puissions agir. Nous sommes à un moment charnière de l’histoire : d’une part, les forces titanesques de la libération ; d’autre part, les convergences de forces contraires, celles du fascisme et de l’extrême droite. Il faut donc penser et fonder un autre monde. Quels pourraient en être les grands axes ?

 

(a) Sortir des impasses d’une gauche en déroute, soit asservie par la droite et par une politique des compromis, soit incapable de s’organiser et de prendre les rênes du pouvoir  (b) sortir du capitalisme, global et local, pour créer des sociétés de prospérité où les inégalités sont réduites au minimum, où la richesse et les terres sont partagées également, où tout le monde a droit à une maison, à l’éducation gratuite et à la santé gratuite, et où chaque individu dispose des moyens de mener une vie digne  (c) sortir de l’État pour créer d’autres structures véritablement démocratiques, qui ont pour objectif le bien-être et l’épanouissement de tous les individus, où le pouvoir est organisé autrement et où les prises de décision sont collectives  (d) sortir du nationalisme, du grotesque des identités imaginaires et racistes, pour créer un monde sans frontières, qui s’enrichit de nos identités plurielles (e) sortir de la déraison du suprémacisme, quel qu’il soit — ethnique, religieux, « racial » —, et des hiérarchies absurdes, pour reconnaître dans l’autre, au-delà de toutes les différences, l’humain  (f) sortir du colonialisme et de l’impérialisme, des prérogatives de l’hégémonie selon lesquelles, pour que les uns puissent être, les autres doivent être subjugués ou anéantis (g) sortir du matérialisme et de la divinisation de la terre et de soi, pour construire une authentique spiritualité, qui nous apprend le dépaysement de soi et qui nous inscrit dans un rapport différent à l’autre, à la nature et au monde, fondé sur la paix et l’harmonie.

 

Umar Timol

* https://www.jeuneafrique.com/1443707/politique/la-palestinisation-du-monde-a-lere-de-la-surveillance-generalisee/

Wednesday, September 16, 2026

 

 La voie tracée et la voie de la révolte

 

Son destin est tracé. Diplômé en sciences sociales, titulaire d’une licence et d’un master d’une université de renom en Angleterre, il intègre une grande entreprise ou se reconvertit dans la finance. Il gravit les échelons et, à trente ans, il est millionnaire ou presque. Il intègre les réseaux fraternels, qui propulsent sa carrière vers des sommets. Il épouse une fille de la moyenne bourgeoisie qui exerce un métier prestigieux ; ce qui lui manque en capital, il le compense par sa ‘réussite’. Il a trois enfants, qui parlent exclusivement l’anglais et le français, et le créole de temps en temps pour s’adresser aux gens du peuple. Scolarisés dans une école privée, ils sont formés pour suivre les traces de leurs parents. Avec un peu de chance et quelques acrobaties immorales, il devient possesseur de Capital et intègre les rangs de la grande bourgeoisie ; mais, dans le pire des cas, il est le serviteur du Capital, avec énormément d’argent et de privilèges.

À quarante ans, il est un professionnel reconnu, à la tête d’une multinationale. Il travaille, par ailleurs, pour des organisations internationales impérialistes ; il conseille les ministres et les dirigeants de son pays et les oriente vers des politiques qui favorisent les intérêts de l’Empire. Il cultive dans les médias l’image du bonheur et de la réussite. Il ne manque jamais de rappeler qu’il est diplômé de la fameuse université (« first-class honours », s’il vous plaît). Il donne de belles entrevues dans la presse, dans lesquelles il parle de son remarquable cheminement, des vertus du travail, de la discipline et de la méritocratie. Il souligne la nécessité de faire des efforts — le dur labeur est toujours récompensé ! — et se montre critique, mais poliment, à l’égard de ces politiciens qui n’ont pas le courage de prendre les bonnes décisions, d’alléger, par exemple, cet État-providence qui encourage la fainéantise.

Il est très actif dans le milieu associatif. Président de plusieurs ONG, il travaille, je cite, ‘à créer un monde meilleur, qui permette à tout le monde, jeunes et vieux, de s’épanouir et de réussir’. Il choisit évidemment les bonnes causes, qui ne suscitent pas de remous. Est-ce qu’il se sent vide, parfois ? C’est possible. A-t-il le sentiment qu’il aurait pu choisir un autre destin ? Non. Pourquoi faire ? Pour finir comme ces gauchistes qui jalousent ceux qui travaillent dur ? Il a réussi et rien n’est plus important. Il fait la fierté de sa famille, de ses proches et de sa communauté.

Que peut-on désirer de plus ?

Puis il y a la voie de la révolte. Il comprend très jeune ce qu’est le monde et ce qu’est le système qui le régit. Un système hégémonique, capitaliste et impérialiste, fondé sur la subjugation des peuples, foncièrement nihiliste, qui ne peut se perpétuer qu’en générant toujours plus de destruction et de violence. Le génocide qui a lieu sous nos yeux en est l’illustration. Et notre devoir est de résister, de contrer ce système et de lutter pour que nous puissions fonder une alternative. Face à ces engagements, les choix sont limités : la révolte ne nourrit pas son homme. Il peut faire de la recherche doctorale, mais il n’a pas d’illusions sur le fonctionnement des universités, qui sont régies par les structures étatiques et oligarchiques : leur indépendance est fictive. Ou cumuler de petits boulots. Mais le travail, cependant, ne le définit pas. Ni les titres. Son utopie est celle d’un monde libéré du capitalisme et de toutes les oppressions, enfin juste et fraternel. Il est membre d’un mouvement politique d’extrême gauche révolutionnaire, et son engagement est méthodique et patient : pas de selfie sur les réseaux sociaux, le ‘moi’ est absent dans le décor de la révolte. Il travaille au niveau des communautés, sur le terrain, pour construire les assisses qui permettront de renverser les structures du pouvoir. C’est une vie d’ascète, consacrée à une cause, à un idéal, loin des impératifs du matérialisme. Il n’a ni belle voiture ni belle maison ; il porte les vêtements les plus simples ; il fréquente les pauvres et ceux qui ont le même idéal que lui. Il est lucide quant à tous les rouages de l’asservissement, quant à la manière dont l’intelligence est récupéré pour servir les puissants. Au fond, il est un mystique, sur le sentier de sa vérité, non pas contre le monde, mais pour un autre monde.

À cinquante ans, il sent la déception dans le regard des uns et des autres. Un jeune si brillant qui n’a pas réalisé son potentiel, avec des idées si étranges. Il aurait pu être ambassadeur, professeur d’université ou ministre. Certains le trouvent courageux ; d’autres — la majorité — considèrent qu’il est farfelu. Que ressent-il quand il se regarde dans le miroir ? Il a perdu pas mal d’illusions au fil des années. Il connaît les failles et les contradictions des êtres ; l’idéal ne résiste pas au poids des faiblesses humaines. Mais il a le sentiment d’avoir mené une vie authentique, qui en valait la peine.

Ceux qui lui sont semblables ne vivent d’ailleurs pas longtemps : on les marginalise, les emprisonne ou les tue.

Mais le devenir des hommes appartient à ceux qui ont choisi cette voie. Il sait que ceux qui sont vivants sont morts et que ceux qui sont morts sont vivants.

 

Umar Timol


Thursday, September 10, 2026

 

Le voile et l’inconscient du colon*.

 

Le voile musulman est une brèche dans l’inconscient du colon. Il l’interroge, le met mal à l’aise, déconstruit la cohérence de sa pensée. Il aimerait l’annihiler, mais il n’y arrive pas. Parce que cette brèche ouvre sur des gouffres en soi.  Peut-on se réconcilier avec ce qui réveille en nous le refoulé ? Avec ce qui risque de nous déstabiliser ? D’où sa haine pathologique du voile. Il désire qu’il disparaisse, qu’aucune femme ne le porte, qu’il se dissipe dans le temps. Mais le voile résiste et, plus il résiste, plus il le hait.

Le voile est une brèche dans son inconscient parce qu’il fait vaciller l’imaginaire colonial : la supériorité ‘civilisationnelle’ et raciale, le dogme des hiérarchies, la déshumanisation de l’autre, les logiques de la conquête et de la domination, en d’autres mots, l’esprit nazi. Le voile résiste ainsi à cet imaginaire ; il indique que cet anéantissement voulu de l’autre n’est pas possible, puisqu’il affirme la matérialité de sa présence, puisqu’il la revendique.

Ainsi, le colon veut s’approprier le corps de la femme musulmane, ce voile l’en empêche. Il échappe à son contrôle, il est mystérieux, inconnu. Le dévoiler, c’est le rendre administrable, c’est pouvoir l’inserer dans l’espace de la domination, en faire l’objet de la soumission. Et il ne cesse de proclamer sa volonté de libérer la femme musulmane. La libérer du voile, c’est lui permettre de jouir des apports de la ‘civilisation’, en faire une des nôtres. Et la libérer, c’est paradoxalement libérer le colon de son obsession pour ce corps fermé à son désir, cet affront renouvelé à son ‘moi’.

Le colon a un fantasme de pouvoir absolu : l’autre est soit anéanti, soit soumis à sa volonté, soit instrumentalisé et rendu docile. Mais le voile manifeste l’autre dans son altérité, ses convictions, sa foi, ancrées dans un paradigme radicalement différent du sien. Il signifie la présence inquiétante du musulman : non pas celui, docile, qui parle comme lui, qui réfléchit comme lui, qui agit comme un miroir de ce qu’il est, mais le musulman fidèle à sa foi, avec des pratiques dont le sens lui échappe, qui lui semblent barbares, antimodernes ; une identité décolonisée que rien ne parvient à défaire.

Et l’ampleur mondiale de cette religion, le nombre d’adhérents qui ne cesse d’augmenter, la ferveur des croyants, son caractère politique, son postulat d’un paradigme alternatif, qu’il ne peut récupérer, aggravent son malaise. Mais, plus encore, elle le renvoie au refoulé de son histoire : sa ‘civilisation’ doit beaucoup à l’islam, un héritage qu’il a effacé, relégué dans les fanges de l’oubli.

Il est ce qu’il est parce qu’il n’est pas musulman, il se définit contre l’islam, le projet de sa modernité est fondamentalement conçu comme l’antithèse de l’islam. Il ne peut exister sans l’islam : celui-ci est la nécessaire négation de ce qu’il est. Mais l’islam est plus que jamais présent : une civilisation défaite, qui peine à se reconstruire, mais qui recèle des potentialités politiques. Et son éventuelle réémergence le fascine, l’inquiète, le terrorise.

Il s’agit, à ses yeux, d’une ‘guerre’ existentielle, quasi eschatologique : soit la volonté coloniale régnera, soit le voile et ce qu’il représente, l’islam, réussiront leur décolonisation.

D’où sa violence génocidaire : quand il tue le musulman en Palestine, en Inde, en Birmanie et ailleurs, il tue tous les foyers de la révolte face aux dogmes de sa modernité. Plus il tue et plus il se sent exister, plus l’autre  est anéanti, plus il parvient à la transcendance du surhumain en lui.

Donc, le voile est pour lui une urgence absolue : le rappel de la fragilité de l’imaginaire colonial, du refoulé en lui et d’un paradigme alternatif puissant, qui a fait ses preuves, qui risque de renaître de ses cendres.

Ce qu’il veut annihiler en l’autre est paradoxalement ce qu’il veut annihiler en lui.

Il y a un autre cheminement, celui de la mémoire réconciliée avec ceux qui l’ont nourrie, et de la reconnaissance de la pluralité des identités. Ce qu’il perçoit comme une menace à dompter est en réalité le terreau d’un véritable humanisme. Ainsi, en s’affranchissant du voile qui le sépare de l’autre, il réparera la brèche et deviendra enfin humain. Mais il est trop tard.

Umar Timol

* J’entends par « colon » tous ceux qui adhèrent à des idéologies suprémacistes.


Friday, October 24, 2025

 Place réservée à la mosquée.


Il a toujours aimé le salaat (1). C’est un moment de paix, semblable à une oasis au cœur de la tourmente, qui l’éloigne de tout, de ses soucis, du stress, de toutes les difficultés, grandes et petites. Quand il pose son front sur le tapis de prière, il évacue de son esprit toute pensée, il ne réfléchit plus : il est, tout simplement, au plus proche de son Créateur.

Il ne cesse d’ailleurs de répéter à ses enfants et à ses petits-enfants que le salaat est la solution à tous leurs problèmes. Si seulement ils savaient.

Mais qui l’écoute vraiment ? Qui l’a jamais écouté ?

Il connaît parfaitement cette hiérarchie secrète dans la société, entre ceux qui sont écoutés et ceux qui ne le sont pas, ceux qu’on ignore. On écoute les personnes importantes, dont les métiers sont prestigieux, dont les familles sont connues, qui ont de l’argent. On écoute moins ceux, comme lui, qui ont arrêté l’école très tôt, 'sixième fail', et exercent un métier dérisoire : il n’est qu’un pion dans un ministère.

Parfois, il a envie de crier.

Écoutez-moi, s'il vous plaît, écoutez ce que j'ai à vous dire, j'ai peut-être tort mais écoutez-moi.

Mais il y a pire : ces regards qui passent à travers son corps… On ne le voit pas, on préfère ne pas le voir. Il est quasiment invisible.

Hier, par exemple, il a croisé un ami de l’école primaire, qui est devenu un grand monsieur. Il est le CEO d'une compagnie de l'État et accorde régulièrement des entrevues à tous les grands titres de la presse. Il lui a fait un signe de tête, l’ayant reconnu immédiatement, mais 'monsieur' l’a ignoré. Sans doute était-il pressé, il avait mieux à faire. Il sait fort bien qu’on ne reconnaît que ceux qu’on a envie de reconnaître.

Et cette invisibilité est une bien étrange humiliation. Il ne peut en parler à personne. Que leur dire ? Qu’untel, aujourd’hui, l’a vu sans le voir ? Ils croiraient qu’il a perdu la tête. On peut parler de presque tout, mais pas de ces blessures : c’est une plaie cachée que rien ne peut cicatriser, qu’on garde en soi, un vide, comme un champ de ruines après la guerre, qui sera suivi d’une autre guerre.

Et il pourrait dresser le catalogue de toutes ces humiliations : le 'janaab' (2) au madressa (3) qui le maltraitait parce qu’il était fils de pauvre, alors qu’il était aux petits soins avec les enfants de médecins et de légistes ; le cousin qui lui avait un jour dit : "To enn venn-senk sou*'' et qu’il était infréquentable ; ou les commentaires désagréables —  to enn kuyon, narien to pakone, enn gana** — dits pour rire, mais qui sont tout sauf des blagues.

Mais il riait de bon cœur, que pouvait-il faire d’autre ?

Il sait qu’il ne peut vivre ainsi, écrasé sous le poids des humiliations. Allah décide de tout et il doit s’en remettre à Sa volonté.

Il doit faire preuve de gratitude. C’est ce qu’il se dit tous les matins : remercier Allah pour toutes les belles choses dans sa vie — une épouse qui l’a toujours soutenu, plus de trente ans de mariage, de beaux enfants et petits-enfants, source quotidienne d’émerveillement, un travail, envers tout et malgré tout, qui lui permet de se nourrir et de nourrir sa famille.

Que peut-on demander de plus ?

Mais c’est plus fort que lui.

Les voix.

Les ironies.

Les insultes.

Le tutoiement.

C'est un gouffre qui le tire vers le bas, qui aspire son corps, sa chair, son énergie, qui le broie inlassablement.

Aujourd’hui, c’est Jummah. Il est de bonne humeur. Après le salaat, il se rendra au snack du coin, comme tous les vendredis, pour manger, en compagnie de sa fille, un délicieux briani. Qu’importe les régimes idiots, il faut bien manger pour vivre et c’est son 'cheat day'. Au bout du compte, il y a plus de 'cheat day' que de jours sans, mais qu'importe.

La mosquée est bondé, il aperçoit au loin une place vide, il arrive à se faufiler entre les fidèles et parvient à s’y glisser. Il s’assied, puis ferme les yeux afin de pouvoir apprécier le khutbah (4) de l’imam (5). Soudain, il entend une voix étouffée — sans doute son voisin qui parle à quelqu’un — mais il réalise qu’elle lui est adressée.

— Etala to pa kone pou ki sann la sa plas la ?***

Il ouvre les yeux, découvre un type imposant. C'est un membre du comité directeur du masjid. Il ne comprend rien, dans un premier temps, à ce qu’il dit.

— Pardon, mo pa pe konpran****, répond-il.

— Foutour, to pa konpran ki sa plas rezerve pou bos ?

— Me ena plas rezerve dan masjid ?

— Ale, ale, degaze, to pe fer mwa perdi letan la. Juma pou koumanse la. Ala ena enn plas laba. Ale do

Il se met péniblement debout. Il sent une faille sous ses pieds qui est sur le point de l’engloutir. Il se dirige lentement vers une autre place libre. Il a des larmes aux yeux mais il ne doit pas pleurer. Pas à cet âge. Pas à soixante ans.

Durant le salaat, il n’arrive pas à se concentrer. Les mots du type résonnent dans sa tête. Foutour. Degaze. Degaze. Et il revoit le visage du type, bouffi par la colère. Pourquoi tant de haine ?

N’est-il donc rien, un moins que rien ? N’aurait-il pas dû l’affronter, le remettre à sa place, cet imbécile, ce con ? Plus jeune, il avait eu la force de se battre, n'avait-il pas, quand il était au collège, donné un coup de poing à un type qui l'avait insulté ? Mais plus maintenant. Cela ne sert à rien, de toute façon. Il doit rester à sa place.

Après le salaat, il téléphone à sa fille pour la prévenir qu’il annule le déjeuner. Il n’a plus faim. Il téléphone aussi au travail pour leur dire qu’il a décidé de prendre un 'half sick' (6). Il se met à errer dans la ville. Il n’a envie de rien. Si seulement il pouvait fuir, voyager, aller dans un autre pays, loin de tous. Mais il n’a jamais mis les pieds dans un avion et il ne voyagera probablement jamais.

Que ça doit être bon de voyager, d'un pays à l'autre, manger des plats savoureux, rencontrer de nouvelles personnes, découvrir d'autres cultures, être libre, libre du fardeau des responsabilités.

Mais comment être libre quand son compte en banque est vide, quand on a juste assez d'argent pour tenir jusqu'à la fin du mois ?

Peut-être aurait-il dû partir quand il était jeune. Au Canada ou en Angleterre, comme tant d'autres. Une autre vie, d'autres rêves. Peut-être qu'on l'aurait appelé 'monsieur', qu'on aurait baissé les yeux respectueusement en le voyant.

Mais on ne peut refaire sa vie.

Il entend l’azaan, bientôt c’est l’heure du Asr (7). Il entre dans un masjid, fait ses ablutions et s’assied. Il retrouve son calme : tout est si paisible ici.

Tout est si simple.

La lumière qui dessine des ombres sur la moquette.

Un vieil homme qui s'est assoupi.

L'absence de bruits.

Il aime ce silence, qui le protège de tout.

Lui revient une parole de sa mère : une valeur essentielle de l’islam est l’humilité ; cultive ton humilité, mon enfant. Sa maman avait raison.

Mais où sont les humbles ? Où sont-ils ? Il pense à ses frères et sœurs en islam : de belles âmes, il est vrai, généreuses et tendres, dans l'esprit prophétique. Mais, que trop souvent, derrière les paroles grandioses, la dévotion religieuse, l’obsession des rituels, l’absence d’humilité ; et ces voitures qui coûtent des millions, ces maisons qui ressemblent à des manoirs, ces mariages où chacun cherche à dépasser les extravagances des autres, la course aux diplômes, à croire que ce bout de papier décide de ce que vous êtes… Pourquoi faire ? Pourquoi faire ? Pourquoi tous ces excès ? Pour pouvoir se sentir supérieur à des gens comme lui, pour pouvoir le regarder de haut, pour avoir le sentiment d’exister ? Pourquoi faire ? Ne savent-ils pas que ce monde est une 'jouissance éphémère' (8) ? Qu'ils se retrouveront dans un tombeau et que tout le monde les oubliera éventuellement ? Où sont donc les humbles, se demande-t-il ?

Il prie, sa tête posée sur le musalla (9) , il renoue avec la puissance de sa foi : le monde s’éloigne, avec tous ses mensonges et ses illusions ; il n’y a qu’Allah. Tout nous ramène à Lui : Il est notre destin, notre achèvement.

Il est libre.

Le Prophète (PSSL) avait déclaré, dans son dernier sermon, que la seule chose qui distingue les croyants est la piété. Il n’est peut-être rien, aux yeux des autres, mais il est convaincu, en toute humilité, qu’il est quelqu’un aux yeux de son Créateur et qu'il est aimé de Lui.

C’est une des leçons du salaat.

Umar Timol


(1) la prière rituelle musulmane

(2)  Monsieur, Seigneur, ou Votre Excellence (selon le ton et le contexte). C’est une formule de respect utilisée dans les cultures musulmanes ou sud-asiatiques.

(3 ) école coranique.

(4) prêche ou sermon religieux

(5) la personne qui dirige la prière collective dans une mosquée.

(6) une demi-journée de congé maladie

(7) ‘Asr est la troisième des cinq prières quotidiennes obligatoires en islam.  

(8) extrait du Coran : 'Tout ce qui vous a été donné est une jouissance éphémère de la vie ici-bas et sa parure, alors que ce qui est auprès d’Allah est meilleur et plus durable... Ne raisonnez-vous donc pas ?'  ( sourate 28 verset 60 )

(9 ) tapis de prière


* Tu vaux vingt-cinq sous

** T’es un idiot, tu ne connais rien, un bon à rien.

*** Tu ne sais pas pour qui est cette place-là ?

**** — Pardon, je ne comprends pas, répond-il.

— Imbécile, tu ne comprends pas que cette place est réservée au patron ?

— Mais… il y a des places réservées dans la mosquée ?

— Allez, allez, dégage, tu me fais perdre mon temps. La prière du vendredi va commencer. Il y a une place là-bas. Va, mon gars.


Thursday, August 28, 2025

 

L’écrivain du Sud. De la périphérie au centre, trajectoire de la révolte et de la soumission.


Vous êtes un écrivain de la périphérie. Vous habitez dans une île minuscule, au bout du monde. Vous adorez la littérature. Les livres sont votre seul véritable demeure. Vous les humez, vous les dévorez, vous les mêlez à la matière de votre corps. Et vous vénérez les grands écrivains du corpus occidental : Camus, Dostoïevski, Faulkner et tant d’autres. Vous rêvez d’écrire comme eux. Vous vous interrogez sur la possibilité d’y parvenir. Il faut essayer, qui sait. D’autant plus que le sang des mots coule dans vos veines. Et vous écrivez tous les jours, vous ne pouvez vous empêcher d’écrire. C’est instinctif et viscéral.

Vous envoyez, après maintes hésitations, vos poèmes et vos nouvelles à la presse locale. Ils sont publiés. Vous êtes surpris de voir votre nom dans la presse. Le rédacteur de la page 'culture' vous félicite et vous encourage à aller plus loin. Rien n'est dû au hasard, c’est le signe que vous avez du talent. Peut-être pas un grand talent, mais il se forge par le labeur. L’écriture est un sacerdoce, on ne devient écrivain qu’au terme d’un immense effort.

Ensuite, vous obtenez un prix littéraire local. Le président du jury, un écrivain de renom d’un pays du Nord, ne tarit pas d’éloges à propos de votre ouvrage. Vous vous mettez à y croire. Le rêve est à portée de main. Et vous comprenez petit à petit les subtils rouages de la réussite littéraire : la publication dans une grande maison d’édition au Nord, l’accès au circuit des prix littéraires, des salons et des festivals, de la presse ou des bourses.

Vous pourriez demeurer dans votre île et, pourquoi pas, écrire dans votre langue maternelle, mais à quel prix ? La marginalité perpétuelle. Dans votre pays, on ne prend pas les écrivains au sérieux. Vous buterez sur le mur de l’incompréhension. Vendre des ouvrages littéraires est quasiment impossible, une carrière littéraire relève de l’utopie. Il faut aller au Nord. Vous triompherez et vous échouerez, mais au moins, vous aurez essayé.

Ayant une conscience politique aiguë, de gauche, vous êtes lucide concernant toutes ces dynamiques : la domination coloniale, les rapports de force centre et périphérie. Vous avez de l’ambition mais vous ne perdrez pas votre âme ; au contraire, vous réinventerez leur langue, vous ferez de la langue du colon votre langue, vous incorporerez dans vos textes un matériau subversif et révolutionnaire.

Vous habitez au Nord désormais et vous y construisez votre vie. Et bientôt, le succès frappe à votre porte : une maison d’édition prestigieuse accepte de publier votre premier roman. La joie est grande. Et vous vous surprenez à penser : comment cela a-t-il pu advenir ? Vous, l’insulaire, votre roman paru dans cette maison d’édition qui a publié de si grands écrivains. Est-ce un rêve ? Et la reconnaissance au pays est immédiate : la presse en parle, on aime, on admire plus que tout ceux qui réussissent au Nord.

Quelle magnifique aventure. Vous êtes invité à la télévision, votre roman est nominé pour un prix littéraire majeur, vous participez à des salons littéraires à l’étranger, votre livre est enseigné dans les universités, on vous attribue des bourses pour que vous puissiez écrire. Et vous écrivez votre deuxième roman, porté par ce rapport quasi charnel aux mots, vous dites votre révolte, la transgression et le désir d’un autre monde. Êtes-vous conscient, lorsque vous écrivez, qu’il y a des limites à ne pas franchir, qu’il y a des thématiques qui plaisent aux sphères de pouvoir au Nord ? Est-ce que vous vous efforcez de façonner cette image de l’indigène docile, exotique, qu’on aime parce qu’il ne remet pas en question les structures de la domination ? Certainement pas. Vous ne deviendrez jamais un collabo. Vous savez que d’autres s’y prêtent, qui jouent le jeu. Et il y a des thématiques qui fonctionnent : un bon roman orientaliste et islamophobe, par exemple, de préférence sur la femme voilée qui est opprimée par son mari misogyne et antisémite. Ou des thématiques plus gentilles, pseudo-subversives, les bonnes causes, qui sont à la mode, qui font pleurer dans les chaumières, qui se contentent de titiller les structures de pouvoir sans les déstabiliser. Ou devenir l’interlocuteur privilégié du Nord, l’expert du monologue interactif, leur dire ce qu’ils veulent entendre, que ceux du Sud sont des barbares, des fanatiques. Ou devenir un spécialiste de l’indignation sélective, s’aligner sur les indignations des maîtres. 

Ces interrogations vous rongent, mais peut-être qu’on peut déconstruire le système de l’intérieur. Ou peut-être aussi que vous cédez, avec le temps, à une forme de complaisance. Le confort de la réussite engourdit votre âme.

Et cette réussite ne cesse de prendre de l’ampleur. Au bout de quelques romans, on vous intronise, à raison, écrivain international majeur. Vous apercevez, au loin, l’ultime prix littéraire. Une petite voix, en vous, vous dit que vous ne le méritez pas, que vous ne le mériterez jamais, mais votre orgueil d’écrivain assène le contraire, vous mesurez la force de votre talent, vous êtes traveré par un souffle puissant et ce prix couronnera un travail de forçat.

Puis survient la tragédie, celle de notre siècle et de tous les siècles : le génocide des Palestiniens. Vous saisissez la complexité du monde, mais tout devient désormais manichéen : le bien, le mal, les oppresseurs, les opprimés. Et il s’agit de choisir son camp. Il n’y a que deux camps.

La marée des illusions se retire et l’on voit le monde pour ce qu’il est. La lumière crue de la violence génocidaire fouille nos entrailles et déterre les cœurs. On ne peut plus se cacher, on ne peut plus prétendre. 

Nous sommes nus. Enfin nus.

Que faites-vous ? Est-ce que vous vous taisez comme tant d’autres dans un premier temps ? Est-ce que vous attendez qu'on vous donne l'autorisation de dénoncer pour vous exprimer ? Ou dites-vous haut et fort, en des termes clairs, l’horreur du génocide ? 

Est-ce que vous dénoncez le sionisme ? Est-ce que vous franchissez la ligne infranchissable ? Est-ce que vous prenez le risque de devenir un paria ?

Car la critique du sionisme, dans les pays du Nord, signifie un arrêt de mort : on vous taxera d’antisémite et votre carrière littéraire sera détruite. C’est le sacrifice nécessaire.

Malheureusement, vous ne faites pas grand-chose. Quelques platitudes ici et là. Sans grande conviction. Une belle tribune dans la presse pour dénoncer ? Non. Des mots durs et vrais lorsque vous recevez un grand prix littéraire ? Non. Vous vous soumettez à l’ordre dominant. Et personne ne vous blâmera. Une carrière littéraire ne se construit pas en deux jours. Elle requiert d’énormes sacrifices. Voulez-vous tout perdre sur l’autel du génocide des Palestiniens ?

Sauf que l’Histoire se souviendra. Dans quelques décennies. Et ceux qui avaient fait le mauvais choix se retrouveront dans la poubelle de l’Histoire. Qu’importe la qualité de l’œuvre, qu’importe le génie de l’écrivain, car l'Histoire est impitoyable.

Vous vous rappelez vos premiers pas dans la littérature. Vous étiez à la périphérie du monde, aujourd’hui vous en êtes au centre. Quel chemin parcouru. Ce qui achèvera votre œuvre, ce qui en fera une oeuvre immortelle, c’est le sang des Palestiniens. Méfiez-vous des gardiens du temple qui décrètent qu’il faut éviter la pensée binaire, les caricatures, que ce 'conflit' est complexe, qu’il faut faire la part des choses. Et souvenez vous du sang des Palestiniens, qui est au confluent de toute la souffrance du monde. La Palestine est la métaphore du monde, l'arène du combat entre les oppresseurs et les résistants, entre le Bien et le Mal. Taire ce sang est taire votre humanité. Et vos livres ne mériteront plus le titre d’œuvre, ils seront ces ombres de la parole, qui se dissipent aussitôt conçues.

Votre révolte s’est muée en soumission. Vous êtes, comme l’a si bien décrit Malcolm X, semblable à cet esclave qui vit dans la maison du maître et qui se contente des miettes qu'on lui donne. La révolte appartient à l’esclave des champs. Vous l'éprouvez mieux que quiconque.


Révolte ou soumission, il y a un choix à faire, qui concerne tous ceux qui sont engagés, parmi l’auteur de ce texte : ferons-nous le choix de cette révolte qui nous précipite dans ces nuits douloureuses qui encensent la liberté ou de la soumission qui nous enfouit dans ces ténèbres prétendument lumineuses qui nous enchaînent ?

Umar Timol

Monday, August 18, 2025

 Le Haram Sharif ou le dernier espace utopique.

La différence est intrinsèque à l’humain, elle est la source d’une diversité infinie, carrefour de rencontre et d’enrichissement. Mais la différence est aussi un objet de domination et de hiérarchie. L’humain est, en fait, une machine à créer et à accentuer les différences, qu’elles soient ethniques, raciales, politiques, religieuses ou sociales. On pourrait considérer que cette logique des différences hiérarchiques est une des forces de l’Histoire : elle est le noyau vital des mécaniques inégalitaires, elle permet la subjugation des plus faibles par les plus forts. Comment justifier, par exemple, les vastes inégalités dans la distribution de la richesse ? Qu’est-ce qui distingue l’oligarque du clochard sinon le principe de la différence, selon lequel certains méritent d’en avoir et d’autres pas ?

L’égalité est un concept dangereux et subversif. Dire que tous les humains se valent remet en question les structures du pouvoir et des privilèges. Si rien ne me distingue de vous, qu’est-ce qui vous permet de me dominer ? Non qu’on croie à une égalité parfaite : la hiérarchie est nécessaire, jusqu’à un certain point, mais on doit tendre vers moins d’inégalités, vers des sociétés organisées autrement, autour du partage et de la générosité. L’égalité peut sembler être une utopie, imaginée par des rêveurs et de grands enfants, mais elle est une utopie nécessaire et légitime. Quelle est l’alternative, sinon des régimes toujours plus violents, plus fascisants, de dépossession de l’autre par tous les moyens, notamment la violence extrême ?

Aujourd’hui, à titre d’exemple, les huit personnes les plus riches du monde possèdent autant de richesses que les 50 % les plus pauvres de la population mondiale. Et nous sommes quotidiennement témoins d’un génocide, celui des Palestiniens, fondé sur une idéologie raciste et suprémaciste.

Le Haram Sharif, qui est l’enceinte sacrée autour de la Kaaba à La Mecque, est un espace utopique. Les pèlerins qui effectuent la circumambulation autour de la Kaaba sont revêtus des vêtements les plus simples : les hommes, l’ihram, composé de deux tissus blancs non cousus, et les femmes, des vêtements amples et pudiques couvrant tout le corps sauf le visage et les mains. On y voit des êtres de tous les pays du monde, de toutes les couleurs, réunis par la force de la foi et du dénuement. Ici, il n’y a ni lieu ni moyen de se distinguer de l’autre : qu’importe la profession, la fortune ou l’infortune, tous sont unis dans un même geste, tous humains, au-delà de toutes les différences. À proximité de la Kaaba, nous nous retrouvons dans l’intime centre du projet islamique : l’égalité entre les humains, qui est un projet fondamentalement humaniste. Bien entendu, cette utopie est brève : hors du Haram Sharif, on est très vite happés par les gratte-ciel, symboles du capitalisme sauvage et des dystopies de la domination. Mais on peut témoigner des potentialités d’un autre monde, d’une autre façon d’être.

Nous sommes confrontés aujourd’hui à des urgences existentielles : génocide, risque d’apocalypse nucléaire, montée de l’extrémisme, destruction de la nature. Les origines de ces problèmes sont complexes et multiformes, mais il apparaît clairement que notre inaptitude à reconnaître l’humain en l’autre y est pour beaucoup. Il ne s’agit pas, naïvement, face aux dynamiques d’exclusion et de violence, de proclamer l’humain ; il s’agit plutôt d’envisager de possibles utopies humaines. Le Haram Sharif nous propose le visage le plus éloquent de ces possibles. 

Est-ce le dernier espace utopique avant la fin ? Ou son prélude avant le commencement ?

Umar Timol


Sunday, August 10, 2025

 Penser Gaza, se regarder dans le gouffre.



London March for Gaza - Photo : Umar Timol



Il y a ce gouffre, à la lisière de nos existences. On l’aperçoit. On le voit. Mais on le fuit. Ce gouffre nous interpelle. On devra y plonger notre regard, éventuellement. On ne pourra pas y échapper. On ne doit pas y échapper. Sinon on sera moins humains. L’absence de l’autre en soi, sa souffrance, son tourment, nous rend moins humains.


Et est-il, en ces heures sombres, une tâche plus importante que celle de nous humaniser ?


Mais, avant, nous devons affronter le gouffre.


On s’en approche, finalement, à petits pas. Mais quelque chose nous retient. Est-ce l’appel de la vie et de ses promesses éphémères ? Est-ce notre esprit engourdi par la luxure du confort ? Est-ce la terreur de notre inévitable métamorphose ?


On arrive, cependant, à s’en affranchir. On s’assied et on regarde le gouffre.


On y voit d’abord le démon. Non pas la créature fantasmée par les écrivains et les cinéastes. Mais un homme. Qui nous ressemble. On sait qu’on ne doit pas utiliser ce mot impunément. Il est dur, violent, presque archaïque. Mais c’est effectivement un démon qui a pris une forme humaine. Et, chaque jour qui passe, il s’exerce à son œuvre démoniaque. Qui, autre qu’un démon, pourrait proclamer qu’il compte perpétrer un génocide, puis massacrer plus de 200 000 personnes (1) ? Qui, autre qu’un démon, pourrait affamer des êtres et ensuite les massacrer quand ils viennent chercher le peu de nourriture qu’on leur donne ? Qui, autre qu’un démon, pourrait commettre des exactions innommables, qui ont épuisé le sens des mots ? On le contemple dans l’ampleur du Mal. Impudique et triomphant. Et on sait dorénavant que le démon n’est plus la métaphore de nos pulsions les plus sombres, ou qu’il est une créature de l’ailleurs ou de l’au-delà : il est à proximité de nous, parmi nous, notre semblable, notre frère humain, qui n’en est pas un.


Est-ce qu’on se détourne de lui ? Est-ce qu’on l’affronte du regard ? Est-ce qu’on réalise que le monde ne subsistera qu’en le dépossédant de sa présence ?


Puis, on voit l’image des corps décharnés, désormais taillés dans nos rétines, et on comprend que le destin des Palestiniens est le nôtre. On désirerait faire de Gaza une tragédie hors du temps, l’isoler dans un périmètre de sécurité : ce génocide est incompréhensible, c’est une situation plus que complexe. Mais elle ne l’est pas : elle est intimement liée à nos existences, car la palestinisation du monde est en marche. Gaza est le laboratoire des lendemains, le sort qui est réservé aux exclus, aux marginaux qui résistent à la violence du système capitaliste et impérialiste. Gaza est la manifestation la plus achevée de la tentative d’anéantissement de la résistance ; ailleurs, elle revêt d’autres formes : militarisation, répression, privation des droits, racisme, violence économique, société de surveillance, utilisation de nouvelles technologies pour réprimer, fascisation et droitisation. Tout est une question d’échelle : dans le macrocosme palestinien se déploient les microcosmes de la domination. L’objectif de ces 'élites' qui sont aux commandes de ce système est, somme toute, très clair : l'avènement d'une oligarchie héréditaire, des sociétés de l'asservissement, divisées entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, entre ceux qui possèdent le capital et ceux qui sont possédés par le capital. Et personne n’est à l'abri de ce phénomène de la palestinisation : elle peut être subtile ou insidieuse, ou extrême, mais elle est la pulsation qui régit les rythmes de notre être et du monde.


Enfin, dans le gouffre, on voit notre conscience, dénudée de tous ses ornements, qui ne peut plus se cacher, qui ne peut plus prétendre, et elle nous martèle une unique question : qu’es-tu face au génocide ? Es-tu indifférent ? Est-ce que tu te complais dans ton bonheur stérile alors qu’on donne le coup de grâce à l’humanité ? Te sens-tu concerné, mais tu relègues aux oubliettes l’image des enfants écrabouillés par des bulldozers ? Es-tu ce croyant, fidèle à la parole de Dieu mais infidèle à l’émanation nécessaire de la foi, la révolte ? Ou es-tu enragé parce qu’aucune autre manière d’être ne t’est possible, mais pas cette rage qui saccage : cette rage qui te rappelle au sens de ce que tu es ? Qu’es-tu, nous dit-elle ? Elle nous martèle la question et la réponse. Sommes-nous prêts à l’accepter ? Ou nous détournerons-nous de ce gouffre pour fuir, une fois encore ?


Le gouffre nous happe, notre être et notre regard. Il est une spirale en mesure de nous broyer. Sauf si le gouffre en soi l'épouse pour qu'on puisse s'humaniser et pour que le labeur de notre liberté et de celle des Palestiniens commence.


Umar Timol


  1. https://arabcenterdc.org/resource/the-lancet-and-genocide-by-slow-death-in-gaza/