Son destin est tracé. Diplômé en sciences sociales, titulaire d’une
licence et d’un master d’une université de renom en Angleterre, il intègre une
grande entreprise ou se reconvertit dans la finance. Il gravit les échelons et,
à trente ans, il est millionnaire ou presque. Il intègre les réseaux
fraternels, qui propulsent sa carrière vers des sommets. Il épouse une fille de
la moyenne bourgeoisie qui exerce un métier prestigieux ; ce qui lui manque en
capital, il le compense par sa ‘réussite’. Il a trois enfants, qui parlent
exclusivement l’anglais et le français, et le créole de temps en temps pour
s’adresser aux gens du peuple. Scolarisés dans une école privée, ils sont
formés pour suivre les traces de leurs parents. Avec un peu de chance et
quelques acrobaties immorales, il devient possesseur de Capital et intègre les
rangs de la grande bourgeoisie ; mais, dans le pire des cas, il est le
serviteur du Capital, avec énormément d’argent et de privilèges.
À quarante ans, il est un professionnel reconnu, à la tête d’une
multinationale. Il travaille, par ailleurs, pour des organisations
internationales impérialistes ; il conseille les ministres et les dirigeants de
son pays et les oriente vers des politiques qui favorisent les intérêts de
l’Empire. Il cultive dans les médias l’image du bonheur et de la réussite. Il
ne manque jamais de rappeler qu’il est diplômé de la fameuse université («
first-class honours », s’il vous plaît). Il donne de belles entrevues dans la
presse, dans lesquelles il parle de son remarquable cheminement, des vertus du
travail, de la discipline et de la méritocratie. Il souligne la nécessité de
faire des efforts — le dur labeur est toujours récompensé ! — et se montre
critique, mais poliment, à l’égard de ces politiciens qui n’ont pas le courage
de prendre les bonnes décisions, d’alléger, par exemple, cet État-providence
qui encourage la fainéantise.
Il est très actif dans le milieu associatif. Président de plusieurs ONG,
il travaille, je cite, ‘à créer un monde meilleur, qui permette à tout le
monde, jeunes et vieux, de s’épanouir et de réussir’. Il choisit évidemment les
bonnes causes, qui ne suscitent pas de remous. Est-ce qu’il se sent vide,
parfois ? C’est possible. A-t-il le sentiment qu’il aurait pu choisir un autre
destin ? Non. Pourquoi faire ? Pour finir comme ces gauchistes qui jalousent
ceux qui travaillent dur ? Il a réussi et rien n’est plus important. Il fait la
fierté de sa famille, de ses proches et de sa communauté.
Que peut-on désirer de plus ?
Puis il y a la voie de la révolte. Il comprend très jeune ce qu’est le
monde et ce qu’est le système qui le régit. Un système hégémonique, capitaliste
et impérialiste, fondé sur la subjugation des peuples, foncièrement nihiliste,
qui ne peut se perpétuer qu’en générant toujours plus de destruction et de
violence. Le génocide qui a lieu sous nos yeux en est l’illustration. Et notre
devoir est de résister, de contrer ce système et de lutter pour que nous
puissions fonder une alternative. Face à ces engagements, les choix sont
limités : la révolte ne nourrit pas son homme. Il peut faire de la recherche
doctorale, mais il n’a pas d’illusions sur le fonctionnement des universités,
qui sont régies par les structures étatiques et oligarchiques : leur
indépendance est fictive. Ou cumuler de petits boulots. Mais le travail, cependant,
ne le définit pas. Ni les titres. Son utopie est celle d’un monde libéré du
capitalisme et de toutes les oppressions, enfin juste et fraternel. Il est
membre d’un mouvement politique d’extrême gauche révolutionnaire, et son
engagement est méthodique et patient : pas de selfie sur les réseaux sociaux,
le ‘moi’ est absent dans le décor de la révolte. Il travaille au niveau des
communautés, sur le terrain, pour construire les assisses qui permettront de
renverser les structures du pouvoir. C’est une vie d’ascète, consacrée à une
cause, à un idéal, loin des impératifs du matérialisme. Il n’a ni belle voiture
ni belle maison ; il porte les vêtements les plus simples ; il fréquente les pauvres
et ceux qui ont le même idéal que lui. Il est lucide quant à tous les rouages
de l’asservissement, quant à la manière dont l’intelligence est récupéré pour
servir les puissants. Au fond, il est un mystique, sur le sentier de sa vérité,
non pas contre le monde, mais pour un autre monde.
À cinquante ans, il sent la déception dans le regard des uns et des
autres. Un jeune si brillant qui n’a pas réalisé son potentiel, avec des idées
si étranges. Il aurait pu être ambassadeur, professeur d’université ou
ministre. Certains le trouvent courageux ; d’autres — la majorité — considèrent
qu’il est farfelu. Que ressent-il quand il se regarde dans le miroir ? Il a
perdu pas mal d’illusions au fil des années. Il connaît les failles et les
contradictions des êtres ; l’idéal ne résiste pas au poids des faiblesses
humaines. Mais il a le sentiment d’avoir mené une vie authentique, qui en
valait la peine.
Ceux qui lui sont semblables ne vivent d’ailleurs pas longtemps : on les
marginalise, les emprisonne ou les tue.
Mais le devenir des hommes appartient à ceux qui ont choisi cette voie. Il sait que ceux qui sont vivants sont morts et que ceux qui sont morts sont vivants.
Umar Timol







