Saturday, November 7, 2026

 

Éléments d’analyse pour comprendre les émeutes à Maurice

 

Les émeutes récentes à Maurice sont un événement multiforme qui se prête à de nombreuses interprétations. Des experts se sont penchés sur la question et nous ont formulé des pistes de réflexion. Nous nous proposons d’ajouter quatre pistes à ce répertoire afin d’approfondir la réflexion et d’ouvrir des champs d’action.

 

(1) La décolonisation inachevée de Maurice

 

Il est tentant de penser l’événement présent hors des structures de l’histoire : l’immédiateté et la temporalité de son jaillissement occultent les infrastructures qui le rendent possible. Mais le présent est le produit de l’histoire et, s’il est vrai qu’on doit se réconcilier avec sa mémoire, cette mémoire doit aussi servir à appréhender et à transfigurer le présent. On vante notre indépendance, d’ailleurs célébrée tous les ans, mais Maurice est-il un pays effectivement indépendant ? En d’autres termes, est-il véritablement décolonisé ? Il est indéniable que nous avons accédé à l’autonomie et à la souveraineté politiques, mais les structures coloniales sous-jacentes demeurent.

 

D’une part, Maurice est inséré dans des structures d’hégémonie globale régies par les États-Unis et les pays qui leur sont inféodés. On croit naïvement au tout-pouvoir de nos dirigeants, mais ils ne sont choisis et élus que s’ils adhèrent aux prérogatives hégémoniques. Les exemples ne manquent pas de dirigeants qui, en Afrique et ailleurs, ont été exilés ou assassinés pour avoir résisté. Les politiciens des partis dominants ne peuvent structurellement défier un système qui rend leur réussite possible. Le sentiment du « blanc bonnet, bonnet blanc » et l’idée qu’« ils se ressemblent tous finalement », tout à fait légitimes, s’expliquent par les structures d’un ordre hégémonique.

 

Cette hégémonie déploie plusieurs tentacules : économiques, politiques, culturels et militaires. Ainsi, le volet économique obéit aux paramètres définis par la Banque mondiale et le FMI, auxquels notre pays se conforme. La violence économique — priver, par exemple, les personnes âgées de leurs pensions, couper les allocations aux personnes marginalisées —, autrement dit une guerre silencieuse menée contre la classe moyenne et le prolétariat, émane des directives de ces organisations. Nous sommes au cœur des logiques destructrices de l’économie néolibérale. Nous y reviendrons plus loin.

 

D’autre part, les structures économiques héritées du colonialisme sont, dans une large mesure, demeurées figées. Ainsi, plus de 60 ans après l’accession de Maurice à l’indépendance, quelques familles possèdent de larges pans des terres mauriciennes — la question de la réforme agraire n’est plus d’actualité — et contrôlent les grandes entreprises qui brassent des milliards de roupies de profits. Et l’on sait pertinemment que ces oligarques financent nos politiciens. On ne peut nier les progrès réalisés au cours des soixante dernières années. Maurice est cité, à raison, comme un modèle de développement. Mais les disparités économiques, notamment en matière d’accès à la terre, subsistent.

 

La société mauricienne est ainsi cadenassée par des impératifs hégémoniques, internes et externes. Nous sommes certes indépendants, mais cette indépendance est contenue et domptée. Elle nous est accordée tant que nous nous résignons à une pseudo-souveraineté, car la véritable souveraineté signifierait notre émancipation. Il est donc essentiel de replacer ces émeutes dans le cadre de ces dynamiques. Les Mauriciens qui n’ont d’autre moyen d’exprimer leur colère que par la révolte sont écrasés sous le double poids d’un système économique global qui exerce une violence absolue sur les pauvres et d’un système économique local qui perpétue et accélère les inégalités, le tout avec le soutien actif d’une classe politique asservie à leurs agendas.

 

Et aujourd’hui, avec la braderie de la nationalité mauricienne à des étrangers et la création d’enclaves pour les riches, on réalise que non seulement la décolonisation est inachevée, mais que nous sommes engagés dans un processus de recolonisation consentie.

 

(2) Le néolibéralisme

 

L’idéologie économique dominante de nos jours est le néolibéralisme. Qu’est-ce que le néolibéralisme ? C’est un terme complexe qui ne se prête pas à une définition simple. Parmi les nombreuses définitions proposées, retenons celle de Géoconfluences : « Le néolibéralisme est un ensemble de doctrines politiques envisageant la société comme un marché où des individus entrepreneurs doivent valoriser leur capital alors que l’État se trouve réduit à ses seules fonctions régaliennes aptes à garantir la fluidité de la circulation des marchandises et l’exécution des contrats » (Bihr, 2011). « Le néolibéralisme promeut l’extension à toutes les sphères d’activité du régime de la compétition fondé sur le dogme de l’efficacité du marché et de la responsabilité individuelle. »

 

Nous relevons trois éléments clés : le désengagement de l’État, la culture de la compétition et l’efficacité du marché. Par ailleurs, le néolibéralisme se fonde sur une conception de l’humain, conçu comme un être de compétition dont le succès ou l’échec témoignent de ce qu’il est. En d’autres termes, si vous êtes riche, millionnaire ou milliardaire, c’est que vous le méritez ; si vous êtes pauvre, c’est que vous n’avez fait ni les bons choix ni suffisamment d’efforts.

 

Dans la conclusion de son discours du budget 2025, le Premier ministre Ramgoolam cite l’économiste français Frédéric Bastiat : « Qu’il me soit permis, pour conclure, de rappeler l’avertissement intemporel d’un grand économiste français — Frédéric Bastiat — qui démasquait voici près de deux siècles, en 1848, la plus tenace des illusions. Je cite : “L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.” »

 

Cette citation est une clé pour comprendre la politique économique du gouvernement : le désengagement de l’État de ses responsabilités à l’égard des plus faibles dans la société. Après tout, pourquoi ces pauvres, qui ne font pas assez d’efforts et ne profitent pas des opportunités que leur propose la société « méritocratique », devraient-ils vivre « aux dépens » de l’État ?

 

Aujourd’hui, l’État détruit la pension de retraite. Qu’est-ce qui l’empêchera demain de privatiser la CWA ou la CEB, ou de rendre la santé et l’éducation payantes ? On a baissé, en l’espace de quelques décennies, l’impôt sur les sociétés, qui est passé de plus de 50 % à 15 % ; en d’autres termes, les très riches paient moins de taxes alors qu’on ne cesse de punir les classes défavorisées. Ainsi, le coût de l’essence a augmenté de façon astronomique en l’espace de quelques mois. Une politique désastreuse, qui nous mène tout droit à la frustration généralisée et aux émeutes.

 

(3) Palestinisation du monde

 

Le réel est une offrande qui ne se résout pas à une lecture simple. Sa complexité est un défi renouvelé. On peut être tenté par les desseins de la caricature, qui schématise cette complexité, ou par une surlecture qui l’occulte. Mais notre devoir demeure : déconstruire le réel pour le transformer.

 

Nous disposons de plusieurs clés dans ce travail d’exégèse et nous nous proposons d’en utiliser une : la palestinisation du monde.

 

Qu’est-ce que les émeutes à Maurice, les soulèvements dans le monde et le génocide des Palestiniens ont en commun ? Quelle est la ligature qui réunit ces événements ? Pour certains, nouer ce lien serait une provocation, ou pire, une faute de goût.

 

Mais notre hypothèse, c’est qu’ils ne peuvent s’expliquer indépendamment du génocide : ils en sont le prolongement, sur un mode mineur. Ainsi, dans le microcosme, on retrouve les composantes essentielles du macrocosme.

 

Qu’entendons-nous par la palestinisation du monde ?

 

Nous sommes les témoins, depuis plus de trois ans, d’un génocide : les Palestiniens sont délibérément massacrés et exterminés par milliers. Ce génocide atteint un degré extrême de violence, un paroxysme semblable à celui d’autres violences génocidaires au cours de l’histoire, mais sa singularité tragique tient au fait qu’il est documenté quasiment en direct. Les images de l’horreur déferlent sans cesse sur nos écrans. Ce génocide n’est pas le fruit du hasard ni une réaction aux attentats du 7 octobre, comme on semble le croire, mais une émanation d’une idéologie raciste et suprémaciste : le sionisme. Il est inscrit dans une pratique délibérée de conquête des terres, de domination et d’extermination de l’autre.

 

L’idéologie sioniste, comme toute idéologie suprémaciste, recèle plusieurs strates (suprémacisme, supériorité biologique, société de surveillance, capitalisme exploitatif), et on voit la mécanique de cette idéologie à l’œuvre à Gaza. Ainsi, Israël exerce une séduction sur toutes les mouvances d’extrême droite à travers le monde. Son caractère exacerbé et sa violence génocidaire assumée en font un modèle, une utopie pour les extrémistes, une dystopie pour ses victimes. L’Amérique trumpienne en est un bel exemple : violence du capital, destruction des filets de sécurité pour les pauvres, pratiques fascistes contre les immigrés, désintégration de la démocratie. Et de nombreux pays, aujourd’hui, malgré une féroce résistance, s’alignent sur ce modèle. Notre hypothèse est qu’Israël représente la forme la plus achevée d’un modèle de domination que les fascistes et l’extrême droite visent à reproduire dans leurs pays respectifs. Et tous ceux qui en sont les victimes sont palestiniens. Les dissidents emprisonnés en Inde, ceux torturés et tués dans les pays arabes, les étudiants français brutalisés par la police ou les personnes visées par les opérations de l’ICE aux États-Unis. Ils ne le sont évidemment pas par leur nationalité, mais ils le sont dans les faits. Nous entendons donc par la palestinisation du monde le déploiement, dans le monde, d’un modèle de domination. S’il n’est pas parfaitement homogène, il réunit des caractéristiques fondamentales (suprémacisme, supériorité biologique, société de surveillance, capitalisme exploitatif) : une hydre à plusieurs têtes. La violence économique en est une des facettes : une économie qui, comme on l’a expliqué plus haut, privilégie les riches au détriment des pauvres.

 

Ajoutons que cette adhésion n’est pas seulement idéologique ; elle est aussi pratique. *(À lire : mon texte paru dans Jeune Afrique.)

 

Si l’on devait construire une échelle des différents degrés d’adhésion au modèle israélien, Maurice se situerait très bas sur cette échelle, étant donné nos traditions démocratiques et une politique qui fédère tant bien que mal les différentes communautés. Mais, par certains aspects, notamment dans la politique économique, l’instauration de lois antidémocratiques (la POTA), la surveillance généralisée sous l’ancien régime, la recolonisation de nos terres et l’adoption par Maurice de politiques impérialistes, nous cheminons dans cette direction.

 

La Palestine est ultimement une métaphore du monde, un lieu et un modèle de résistance à l’oppression et au racisme sanguinaire. Elle symbolise un monde de possibles : soit la Palestine sera anéantie et nous deviendrons tous palestiniens, soit elle sera libérée et nous serons tous libres.

 

(4) Champs d’action

 

D’abord, il est essentiel de s’éveiller aux dynamiques infrastructurelles qui organisent le monde. L’analyse doit prendre en compte toutes les strates dont nous avons parlé — pas seulement celles-là, précisons-le — afin que nous puissions agir. Nous sommes à un moment charnière de l’histoire : d’une part, les forces titanesques de la libération ; d’autre part, les convergences de forces contraires, celles du fascisme et de l’extrême droite. Il faut donc penser et fonder un autre monde. Quels pourraient en être les grands axes ?

 

(a) Sortir des impasses d’une gauche en déroute, soit asservie par la droite et par une politique des compromis, soit incapable de s’organiser et de prendre les rênes du pouvoir  (b) sortir du capitalisme, global et local, pour créer des sociétés de prospérité où les inégalités sont réduites au minimum, où la richesse et les terres sont partagées également, où tout le monde a droit à une maison, à l’éducation gratuite et à la santé gratuite, et où chaque individu dispose des moyens de mener une vie digne  (c) sortir de l’État pour créer d’autres structures véritablement démocratiques, qui ont pour objectif le bien-être et l’épanouissement de tous les individus, où le pouvoir est organisé autrement et où les prises de décision sont collectives  (d) sortir du nationalisme, du grotesque des identités imaginaires et racistes, pour créer un monde sans frontières, qui s’enrichit de nos identités plurielles (e) sortir de la déraison du suprémacisme, quel qu’il soit — ethnique, religieux, « racial » —, et des hiérarchies absurdes, pour reconnaître dans l’autre, au-delà de toutes les différences, l’humain  (f) sortir du colonialisme et de l’impérialisme, des prérogatives de l’hégémonie selon lesquelles, pour que les uns puissent être, les autres doivent être subjugués ou anéantis (g) sortir du matérialisme et de la divinisation de la terre et de soi, pour construire une authentique spiritualité, qui nous apprend le dépaysement de soi et qui nous inscrit dans un rapport différent à l’autre, à la nature et au monde, fondé sur la paix et l’harmonie.

 

Umar Timol

* https://www.jeuneafrique.com/1443707/politique/la-palestinisation-du-monde-a-lere-de-la-surveillance-generalisee/